Le marchand voulut prendre la route d'aujourd'hui.

«Quand vous me donneriez cent écus, dit le fermier, je n'irais pas par ce chemin.»

On se sépara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue, arriva néanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture eût souffert. Le marchand n'arriva qu'à la nuit; sa voiture était tombée dans un marais; tout le chargement était endommagé et le maître était blessé, par-dessus le marché.

Dans la première auberge où on descendit, il y avait un vieil hôtelier; une branche de sapin annonçait qu'on y vendait à bon marché du vin nouveau. Le marchand voulut s'arrêter là pour y passer la nuit.

«Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent écus!» s'écria le fermier.

Et il sortit au plus vite, laissant son compagnon.

Vers le soir, quelques jeunes désoeuvrés qui avaient trop goûté au vin nouveau se querellèrent à propos d'une cause futile. On tira les couteaux; l'hôte, alourdi par les années, n'eut pas la force de séparer ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tué et, comme on craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.

Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand matin pour atteler ses chevaux. Effrayé de trouver un mort sur son chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas être mêlé dans un procès fâcheux; mais il avait compté sans la police autrichienne; on courut après lui. En attendant que la justice éclaircît l'affaire, on jeta mon homme en prison et on confisqua tout son avoir.

[Illustration]

Quand le fermier apprit ce qui était arrivé à son compagnon, il voulut au moins mettre en sûreté sa voiture et reprit le chemin de sa maison. Comme il approchait de son jardin, il aperçut à la brune un jeune soldat monté sur un des plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement la récolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le voleur; mais il réfléchit.