—Ce sont deux fées, répondit la grand'mère, deux grandes fées: la fée des eaux et la fée des bois. Écoute-moi bien, mon enfant; c'est un secret qu'il faut que je te confie, un secret que tu garderas comme je l'ai fait, et qui te donnera la fortune et le bonheur. Il y a dix ans, l'année même où mourut ton père, où ta mère aussi nous laissa, j'étais sortie avant le point du jour, pour surprendre les crabes endormis dans le sable; j'étais penchée à terre et cachée par un rocher, quand je vis un alcyon qui voguait doucement vers la plage. C'est un oiseau sacré qu'il faut toujours ménager; je le laissai donc aborder et ne remuai pas, de crainte de l'effaroucher. En même temps, d'une fente de la montagne je vis sortir et ramper sur le sable une belle couleuvre verte qui allongeait ses grands anneaux pour approcher de l'oiseau. Quand ils furent près l'un de l'autre, sans qu'aucun d'eux parut surpris de la rencontre, la couleuvre s'enroula autour du cou de l'alcyon, comme si elle l'eût embrassé tendrement; ils restèrent ainsi enlacés quelques minutes; puis ils se séparèrent brusquement, le serpent pour rentrer dans la pierre, l'oiseau pour se plonger dans la vague, qui l'emporta.

«Fort étonnée de ce que j'avais vu, je revins le lendemain à la même heure, et à la même heure aussi l'alcyon arriva sur le sable, la couleuvre sortit de sa retraite. C'étaient des fées, il n'était pas permis d'en douter, peut-être des fées enchantées à qui je pouvais rendre service. Mais que faire? Me montrer, c'était leur déplaire et m'exposer beaucoup; il valait mieux attendre une occasion favorable que le hasard amènerait sans doute. Pendant un mois je me tins en embuscade, assistant tous les matins au même spectacle, quand un jour j'aperçus un gros chat noir qui arrivait le premier au rendez-vous, et qui se cachait derrière le rocher, presque sous ma main. Un chat noir ne pouvait être qu'un enchanteur, d'après ce qu'on m'avait appris dans ma jeunesse: je me promis de le surveiller. Et, en effet, à peine l'alcyon et la couleuvre s'étaient-ils embrassés, que voici le chat qui se ramasse, se gonfle et s'élance sur ces innocents. Ce fut mon tour de me jeter sur le brigand, qui tenait déjà ses victimes entre ses griffes meurtrières; je le saisis malgré toutes ses convulsions, quoiqu'il me mit les mains en sang, et là, sans pitié, sachant à qui j'avais affaire, je pris le couteau qui me servait à ouvrir les châtaignes de mer, et je coupai au monstre la tête, les pattes et la queue, attendant avec confiance le succès de mon dévouement.

«Je n'attendis pas longtemps; dès que j'eus jeté à la mer le corps de la bête, je vis devant moi deux belles dames, l'une toute couronnée de plumes blanches, l'autre qui avait pour écharpe une peau de serpent; c'étaient, je te l'ai déjà dit, la fée des eaux et la fée des bois. Enchantées par un misérable génie qui avait surpris leur secret, il leur fallait rester alcyon et couleuvre jusqu'à ce qu'une main généreuse les affranchit; c'est à moi qu'elles devaient la liberté et la puissance.

«Demande-nous ce que tu voudras, me dirent-elles, tes voeux seront exaucés.»

«Je réfléchis que j'étais vieille et que j'avais assez souffert de la vie pour ne pas la recommencer, tandis que toi, mon enfant, un jour viendrait où rien ne serait trop beau pour ton désir, où tu voudrais être riche, noble, général, marquis, prince peut-être. «Ce jour-là, me dis-je, je pourrai tout lui donner, un seul moment d'un pareil bonheur me payera quatre-vingts ans de peine et de misère.» Je remerciai donc les fées et les priai de me garder leur bon vouloir pour l'heure où j'en aurais besoin. La fée des eaux ôta une petite plume de sa couronne; la fée des bois détacha une écaille de la peau du serpent.

«Bonne femme, me dirent-elles, quand tu voudras de nous, place cette plume et cette écaille dans un vase d'eau pure, en même temps appelle-nous en formant un voeu; fussions-nous au bout du monde, en un instant tu nous verras devant toi, prêtes à payer la dette d'aujourd'hui.»

«Je baissai la tête en signe de reconnaissance; quand je la relevai, tout avait disparu; même il n'y avait plus ni blessures ni sang à mes bras; j'aurais cru qu'un rêve m'avait trompée, si je n'avais eu dans la main l'écaille de la couleuvre et la plume de l'alcyon.

—Et ces trésors, dit Gracieux, où sont-ils, grand'-mère?

—Mon enfant, répondit la vieille, je les ai cachés avec soin, ne voulant te les montrer que le jour où tu serais un homme et en état de t'en servir; mais, puisque la mort va nous séparer, le moment est venu de te remettre ces précieux talismans. Tu trouveras au fond de la huche un coffret de bois caché sous des chiffons; dans ce coffret est une petite boîte de carton enveloppée d'étoupe; ouvre cette boîte, tu trouveras l'écaille et la plume soigneusement entourées de coton. Garde-toi de les briser, prends-les avec respect, je te dirai ce qui te reste à faire.»

Gracieux apporta la boîte à la pauvre femme, qui ne pouvait plus quitter son grabat; ce fut elle-même qui prit les deux objets.