—Maintenant, dit-elle à son fils en les lui remettant, place au milieu de la chambre une assiette pleine d'eau; au milieu de l'eau, dépose l'écaille et la plume, puis forme un voeu; demande la fortune, la noblesse, l'esprit, la puissance, tout ce que tu voudras, mon fils; seulement, comme je sens que je meurs, embrasse-moi, mon enfant, avant d'exprimer ce voeu qui nous séparera pour jamais, et reçois une dernière fois ma bénédiction. Ce sera un talisman de plus pour te porter bonheur.

Mais, à la surprise de la vieille, Gracieux ne vint ni l'embrasser ni lui demander sa bénédiction; il mit bien vite l'assiette pleine d'eau an milieu de la chambre, jeta la plume et l'écaille au milieu de l'assiette, et cria du fond du coeur: «Je veux que mère-grand vive toujours: parais, fée des eaux; je veux que mère-grand vive toujours: parais, fée des bois!»

Et alors voilà l'eau qui bouillonne, bouillonne, l'assiette devient un grand bassin que les murs de la chaumière ont peine à contenir, et du fond du bassin Gracieux voit sortir deux belles jeunes femmes, qu'à leur baguette il reconnut de suite pour des fées. L'une avait une couronne de feuilles de houx mêlées de grains rouges, avec des pendants d'oreilles en diamants qui ressemblaient à des glands dans leur coupe; elle était vêtue d'une robe verte comme la feuille d'olive, et par-dessus elle avait une peau tigrée qui se nouait en écharpe sur l'épaule droite: c'était la fée des bois. Quant à la fée des eaux, elle avait une coiffure de roseaux, avec une robe blanche toute bordée de plumes de grèbes, et une écharpe bleue qui par moments se relevait sur sa tête et se gonflait comme la voile d'un navire. Si grandes dames qu'elles fussent, toutes deux regardèrent en souriant Gracieux, qui s'était réfugié dans les bras de sa grand'mère, et qui tremblait de peur et d'admiration.

[Illustration: Du fond du bassin Gracieux vit sortir deux belles jeunes femmes, qu'à leur baguette il reconnut pour des fées.]

«Nous voici, mon enfant, dit la fée des eaux, qui prit la parole comme la plus âgée; nous avons entendu ce que tu disais; le voeu que tu as formé te fait honneur; mais, si nous pouvons t'aider dans le projet que tu as conçu, toi seul tu peux l'exécuter. Nous pouvons bien prolonger de quelque temps l'existence de ta grand'mère; mais, pour qu'elle vive toujours, il te faut aller au Château de la Vie, à quatre grandes journées d'ici, du côté de la Sicile. Là se trouve la fontaine d'immortalité. Si tu peux accomplir chacune de ces quatre journées sans te détourner de ton chemin, si, arrivé au château, tu peux répondre aux trois questions que t'adressera une voix invisible, tu trouveras là-bas ce que tu désires; mais, mon enfant, réfléchis bien avant de prendre ce parti, car il y a plus d'un danger sur la route. Si une seule fois tu manques d'atteindre le but de ta journée, non seulement tu n'obtiendras pas ce que tu souhaites, mais tu ne sortiras jamais de ce pays, d'où nul n'est revenu.

—Je pars, Madame, répondit Gracieux.

—Mais, dit la fée des bois, tu es bien jeune, mon enfant, et tu ne connais pas même le chemin.

—N'importe! reprit Gracieux; vous ne m'abandonnerez pas, belles dames, et, pour sauver ma grand'mère, j'irais au bout du monde.

—Attends, dit la fée des bois; et, détachant le plomb d'une vitre brisée, elle le mit dans le creux de sa main.

Et voici le plomb qui se met à fondre et à bouillir sans que la fée paraisse incommodée de la chaleur, puis elle jette sur le foyer le métal, qui s'y fige en mille formes variées.