—Ma soeur, vous ne serez pas plus généreuse que moi, dit l'autre fée; et, prenant une paille de la seule chaise qu'il y eut dans la maison, elle souffla dessus. La paille se gonfla aussitôt, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, forma une carabine admirable, tout incrustée de nacre et d'or; une seconde paille donna une cartouchière que Gracieux se mit autour du corps et qui lui allait à merveille: on eût dit d'un prince qui partait en chasse. Il était si beau que sa grand'mère en pleurait de joie et d'attendrissement.
Les deux fées disparues, Gracieux embrassa la bonne vieille, en lui recommandant bien de l'attendre, et il se mit à deux genoux pour lui demander sa bénédiction. L'aïeule lui fit un beau sermon pour lui recommander d'être patient, juste, charitable, et surtout de ne jamais s'écarter du droit chemin, «non pas pour moi, ajouta la vieille, qui accepte la mort de grand coeur, et qui regrette le voeu que tu as formé, mais pour toi, mon enfant, pour que tu reviennes; je ne veux pas mourir sans que tu me fermes les jeux».
Il était tard; Gracieux se coucha par terre, trop agité, à ce qu'il croyait, pour s'assoupir. Mais le sommeil l'eût bientôt surpris; il dormit toute la nuit, tandis que la pauvre grand'mère regardait la figure de son cher enfant éclairée par la lueur vacillante de la lampe, et ne pouvait se lasser de l'admirer en soupirant.
III
De grand matin, quand l'aube pointait à peine, l'hirondelle se mit à gazouiller et Fidèle à tirer la couverture: «Partons, maître, partons, disaient les deux compagnons dans leur langage que Gracieux entendait par le don des fées; déjà la mer blanchit à la plage, l'oiseau chante, la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est temps.»
Gracieux embrassa une dernière fois sa vieille amie et prit le chemin qui mène à Paestum; Pensive voltigeait de droite et de gauche en chassant les moucherons; Fidèle caressait son jeune maître ou courait devant lui.
Ils n'étaient pas encore à deux lieues de la ville, que Gracieux vit Fidèle qui causait avec les fourmis. Elles marchaient en bandes régulières, traînant avec elles toutes leurs provisions.
—Où allez-vous? leur demanda Gracieux; et elles répondirent:
—Au Château de la Vie.
Un peu plus loin, Pensive rencontra les cigales, qui s'étaient mises aussi en voyage, avec les abeilles et les papillons; tous allaient au Château de la Vie, pour boire à la fontaine d'immortalité. On marcha de compagnie, comme gens qui suivent la même route. Pensive présenta à Gracieux un jeune papillon qui bavardait avec agrément. L'amitié vient vite dans la jeunesse; au bout d'une heure, les doux compagnons étaient inséparables.