Le loup n'eut qu'à secouer la tête pour jeter à terre le pauvre chien, il l'eût avalé d'une bouchée, si Fidèle ne lui eût glissé dans la gueule en y laissant une oreille. Ce fut le tour de Gracieux de sauver son compagnon; il s'avança hardiment et lira son second coup, en visant à l'épaule. Le loup tomba; mais, se relevant par un effort suprême, il se jeta sur le chasseur, qu'il renversa sous lui. En recevant ce choc terrible, Gracieux se crut perdu; mais, sans perdre courage, et appelant les bonnes fées à son aide, il prit son poignard et l'enfonça dans le coeur de l'animal, qui, prêt à dévorer son ennemi, tout à coup tendit les membres et mourut.
Couvert de sang et d'écume, Gracieux se releva tout tremblant et s'assit sur un arbre renversé. Fidèle se traîna près de lui sans oser le caresser, car il sentait combien il était coupable.
—Maître, disait-il, qu'allons-nous devenir? La nuit approche, et nous sommes si loin de Paestum!
—Il faut partir, s'écria l'enfant; et il se leva; mais il était si faible qu'il fut obligé de se rasseoir.
Une soif brûlante le dévorait; il avait la fièvre, tout tournait autour de lui. Alors, songeant à sa grand'mère, il se mit à pleurer. Avoir oublié sitôt de si belles promesses et mourir dans ce pays d'où l'on ne revient pas, tout cela pour les beaux yeux d'une chevrette: quels remords avait le pauvre Gracieux! Comme elle finissait tristement, cette journée si bien commencée!
Bientôt on entendit des hurlements sinistres; c'étaient les frères du roi des loups qui l'appelaient et qui accouraient à son secours. Gracieux embrassa Fidèle, c'était son seul ami; il lui pardonna une imprudence qu'ils allaient tous deux payer de la vie; puis il coula un lingot dans sa carabine, fit sa prière aux bonnes fées, leur recommanda sa grand'mère et se disposa à mourir.
—Gracieux! Gracieux! où êtes-vous? cria une petite voix qui ne pouvait être que celle de Pensive.
Et l'hirondelle vint, en voltigeant, se poser sur la tête de son maître.
—Du courage! disait-elle; les loups sont encore loin. Il y a tout près d'ici une source pour étancher votre soif et arrêter le sang de vos blessures, et j'ai vu dans les herbes un sentier caché qui peut nous conduire à Paestum.
Gracieux et Fidèle se traînèrent jusqu'au ruisseau, tremblants de crainte et d'espérance; puis ils s'engagèrent dans le chemin couvert, un peu ranimés par le doux gazouillement de Pensive. Le soleil était couché; on marcha dans l'ombre pendant quelques heures, et, quand la lune se leva, on était hors de danger. Restait une route pénible et dangereuse pour qui n'avait plus l'ardeur du matin: des marais à traverser, des fossés à franchir, des fourrés où l'on se déchirait la figure et les mains; mais, en songeant qu'il pouvait réparer sa faute et sauver sa grand'mère. Gracieux avait le coeur si léger, qu'à chaque pas ses forces redoublaient avec son espoir. Enfin, après mille fatigues, on arriva à Paestum comme les étoiles allaient marquer minuit.