Gracieux se jeta sur une dalle du temple de Neptune, et, après avoir remercié Pensive, il s'endormit ayant à ses pieds Fidèle, meurtri, sanglant et silencieux.
V
Le sommeil ne fut pas long; Gracieux était debout avant le jour, qui se faisait attendre. En descendant les marches du temple, il vit les fourmis qui avaient élevé un monceau de sable, et qui y enterraient les grains de la moisson nouvelle. Toute la république était en mouvement. Chaque fourmi allait, venait, parlait à sa voisine, recevait ou donnait des ordres; on traînait des brins de paille, on voiturait de petits morceaux de bois, on emportait des mouches mortes, on entassait des provisions: c'était tout un établissement pour l'hiver.
—Eh quoi! dit Gracieux aux fourmis, n'allez-vous plus au Château de la
Vie? Renoncez-vous à l'immortalité?
—Nous avons assez travaillé, lui répondit une des ouvrières; le jour de la récolte est venu. La route est longue, l'avenir incertain, et nous sommes riches. C'est aux fous à compter sur le lendemain, le sage use de l'heure présente; quand on a honnêtement amassé, la vraie philosophie, c'est de jouir.
Fidèle trouva que la fourmi avait raison; mais, comme il n'osait plus donner de conseils, il se contenta de secouer la tête en partant; Pensive, au contraire, dit que la fourmi n'était qu'une égoïste; s'il n'y avait qu'à jouir dans la vie, le papillon était plus sage qu'elle. En même temps, et plus vive que jamais, Pensive s'envola à tire-d'aile pour éclairer le chemin.
Gracieux marchait en silence. Honteux des folies de la veille, quoiqu'il regrettât un peu la chevrette, il se promettait que, le troisième jour, rien ne le détournerait de sa route. Fidèle, l'oreille déchirée, suivait en boitant son jeune maître, et ne semblait pas moins rêveur que lui. Vers midi on chercha un lieu favorable pour s'arrêter quelques instants. Le temps était moins brûlant que la veille, il semblait qu'on eût changé de pays et de saison. La route traversait des prés récemment fauchés pour la seconde fois, ou de beaux vignobles chargés de raisin; elle était bordée de grands figuiers tout couverts de fruits où bourdonnaient des milliers d'insectes; il y avait à l'horizon des vapeurs dorées, l'air était doux et tiède; tout invitait au repos.
Dans la plus belle des prairies, auprès d'un ruisseau qui répandait au loin la fraîcheur, à l'ombre des platanes et des frênes, Gracieux aperçut un troupeau de buffles qui ruminaient. Mollement couchés à terre, ils faisaient cercle autour d'un vieux taureau qui semblait leur chef et leur roi. Gracieux s'en approcha civilement et fut reçu avec politesse. D'un signe de tête on l'invita à s'asseoir, on lui montra de grandes jattes pleines de fromages et de lait. Notre voyageur admirait le calme et la gravité de ces paisibles et puissants animaux. On eût dit autant de sénateurs romains sur leurs chaises curules. L'anneau d'or qu'ils portaient au nez ajoutait encore à la majesté de leur aspect. Gracieux, qui se sentait plus calme et plus rassis que la veille, songeait malgré lui qu'il serait bon de vivre au sein de cette paix et de cette abondance; si le bonheur était quelque part, c'était là sans doute qu'il fallait le chercher.
Fidèle partageait l'avis de son maître. On était au moment où les cailles passent en Afrique; la terre était couverte d'oiseaux fatigués qui reprenaient des forces avant de traverser la mer. Fidèle n'eut qu'à se baisser pour faire une chasse de prince; repu de gibier, il se coucha aux pieds de Gracieux, et se mit à ronfler.
Quand les buffles eurent fini de ruminer, Gracieux, qui jusque-là avait craint d'être indiscret, engagea la conversation avec le taureau, qui montrait un esprit cultivé et qui avait une grande expérience.