—Êtes-vous, lui demanda-t-il, les maîtres de ce riche domaine?

—Non, répondit le vieux buffle; nous appartenons, comme tout le reste, à la fée Crapaudine, reine des Tours Vermeilles, la plus riche de toutes les fées.

—Qu'exige-t-elle de vous? reprit Gracieux.

—Rien que de porter cet anneau d'or au nez, et de lui payer une redevance de laitage, reprit le taureau; tout au plus de lui donner de temps en temps quelqu'un de nos enfants pour régaler ses hôtes. A ce prix nous jouissons de notre abondance dans une parfaite sécurité; aussi n'avons-nous rien à envier sur la terre; il n'est personne de plus heureux que nous.

—N'avez-vous jamais entendu parler du Château de la Vie et de la Fontaine d'immortalité? dit timidement Gracieux, qui, sans savoir pourquoi, rougissait de faire cette question.

—Chez nos pères, répondit le taureau, il y avait quelques anciens qui parlaient encore de ces chimères; plus sages que nos aïeux, nous savons aujourd'hui qu'il n'y a d'autre bonheur que de ruminer et de dormir.

Gracieux se leva tristement pour se remettre en chemin et demanda ce que c'était que ces tours carrées et rougeâtres qu'il apercevait dans le lointain.

—Ce sont les Tours Vermeilles, répondit le taureau; elles ferment la route; il vous faut passer par le château de Crapaudine pour continuer votre voyage. Vous verrez la fée, mon jeune ami, elle vous offrira l'hospitalité et la fortune. Faites comme vos devanciers, croyez-moi; tous ont accepté les bienfaits de notre maîtresse, tous se sont bien trouvés de renoncer à leurs rêves pour vivre heureux.

—Et que sont-ils devenus? demanda Gracieux.

—Ils sont devenus buffles comme nous, reprit tranquillement le taureau, qui, n'ayant pas achevé sa sieste, baissa la tête et s'endormit.