Gracieux, qui s'était relevé en sursaut, mit sur son coeur le pauvre oiseau qui s'était sacrifié pour lui, et, avec une ardeur surhumaine, il poussa le glaçon en avant pour trouver enfin le salut ou la perte. Soudain il reconnut le bruit de la mer qui accourait en grondant. Il tomba à genoux et ferma les yeux en attendant la mort.

Une vague haute comme une montagne lui fondit sur la tête, et le jeta tout évanoui sur le rivage où nul vivant n'avait abordé avant lui.

[Illustration: Pensive ouvrit convulsivement ses ailes épuisées, et resta sans mouvement et sans vie.]

VIII

Quand Gracieux reprit ses sens, il n'y avait plus ni glaces, ni nuages, ni ténèbres: il avait échoué sur le sable dans un pays riant, où les arbres baignaient dans une lumière pure. En face de lui était un beau château d'où s'échappait une source jaillissante qui se jetait à gros bouillons dans une mer bleue, calme, transparente, comme le ciel. Gracieux regarda autour de lui; il était seul, seul avec les restes de ses deux amis, que le flot avait portés au rivage. Fatigué de tant de souffrances et d'émotions, il se traîna jusqu'au ruisseau, et, se penchant sur l'onde pour y rafraîchir ses lèvres desséchées, il recula d'effroi. Ce n'était pas sa figure qu'il avait vue dans l'eau, c'était celle d'un vieillard en cheveux blancs qui lui ressemblait. Il se retourna… derrière lui il n'y avait personne… Il se rapprocha de la fontaine: il revit le vieillard, ou, plutôt, nul doute, le vieillard c'était lui. «Grandes fées, s'écria-t-il, je vous comprends; c'est ma vie que vous avez voulue pour celle de ma grand'mère, j'accepte avec joie le sacrifice!» Et, sans plus s'inquiéter de sa vieillesse et de ses rides, il plongea la tête dans l'onde et but avidement.

En se relevant, il fut tout étonné de se revoir tel que le jour où il avait quitté la maison paternelle: plus jeune, les cheveux plus noirs, les yeux plus vifs que jamais. Il prit son chapeau tombé près de la source et qu'une goutte d'eau avait touché par hasard. O surprise! le papillon qu'il y avait attaché battait des ailes et cherchait à s'envoler. Gracieux courut à la plage pour y prendre Fidèle et Pensive; il les plongea dans la bienheureuse fontaine. Pensive s'échappa en poussant un cri de joie, et alla se perdre dans les combles du château. Fidèle, secouant l'eau de ses deux oreilles, courut aux écuries du palais, d'où sortirent de magnifiques chiens de garde qui, au lieu d'aboyer et de sauter après le nouveau venu, lui firent fête et l'accueillirent comme un vieil ami. C'était la fontaine d'immortalité qu'avait enfin trouvée Gracieux, ou plutôt c'était le ruisseau qui s'en échappait, ruisseau déjà très affaibli, et qui donnait tout au plus deux ou trois cents ans de vie à ceux qui y buvaient; mais rien n'empêchait de recommencer.

Gracieux emplit son flacon de cette eau bienfaisante et s'approcha du palais. Le coeur lui battait, car il lui restait une dernière épreuve; si près de réussir, on craint bien plus d'échouer. Il monta le perron du château; tout était fermé et silencieux; il n'y avait personne pour recevoir le voyageur. Quand il fut à la dernière marche, près de frapper à la porte, une voix plutôt douce que sévère l'arrêta.

—As-tu aimé? disait la voix invisible.

—Oui, répondit Gracieux; j'ai aimé ma grand-mère plus que tout au monde.

La porte s'ouvrit de façon qu'on y eût passé la main.