Règle générale: quand on est à cheval sur un fagot, il ne faut saluer personne, fût-ce une reine; Zerbin l'oublia, et mal lui en prit. Pour saluer la princesse, il avait lâché la corde qui retenait les branches en faisceau; voici le fagot qui s'ouvre et le bon Zerbin qui tombe en arrière, les jambes en l'air, de la façon la plus grotesque et la plus ridicule. Il se releva par une culbute hardie, emportant avec lui la moitié du feuillage, et, couronné comme un dieu sylvain, il s'en alla rouler dix pas plus loin.
Quand une personne tombe au risque de se tuer, pourquoi rit-on? Je l'ignore; c'est un mystère que la philosophie n'a pas encore expliqué. Ce que je sais, c'est que tout le monde rit et que la princesse Aléli fit comme tout le monde. Mais aussitôt elle se leva, regarda Zerbin avec des yeux étranges, mit la main sur son coeur, la porta à sa tête et rentra dans le palais, tout agitée d'un trouble inconnu.
Cependant Zerbin rassemblait les branches éparses et rentrait chez lui à pied, comme un simple fagotier. La prospérité ne l'avait point ébloui, la mauvaise chance ne le troubla pas davantage. La journée était bonne, c'était assez pour lui. Il acheta un beau fromage de buffle, blanc et dur comme le marbre, en coupa une longue tranche et dîna du meilleur appétit. L'innocent ne se doutait guère du mal qu'il avait fait et du désordre qu'il laissait après lui.
V
Tandis que ces graves événements se passaient, quatre heures sonnaient à la tour de Salerne. La journée était brûlante, le silence régnait dans les rues. Retiré dans une chambre basse, loin de la chaleur et du bruit, le roi Mouchamiel songeait au bonheur de son peuple: il dormait.
Tout à coup il s'éveilla en sursaut: deux bras lui serraient le cou, des larmes brûlantes lui mouillaient le visage; c'était la belle Aléli qui embrassait son père, dans un accès de tendresse.
—Qu'est cela? dit le roi, surpris de ce redoublement d'amour. Tu m'embrasses et tu pleures? Ah! fille de ta mère, tu veux me faire faire ta volonté?
—Tout au contraire, mon bon père, dit Aléli; c'est une fille obéissante qui veut faire ce que vous voulez. Ce gendre que vous souhaitez, je l'ai trouvé. Pour vous faire plaisir, je suis prête à lui donner ma main.
—Bon, reprit Mouchamiel, c'est la fin du caprice. Qui épousons-nous? le prince de la Cava? Non. C'est donc le comte de Capri? le marquis de Sorrente? Non. Qui est-ce donc?
—Je ne le connais pas, mon bon père.