—A présent, dit-il, il faut traîner cela à la ville. Il est facheux que les fagots n'aient pas quatre jambes comme les chevaux! Je m'en irais fièrement à Salerne et j'y entrerais en caracolant, à la façon d'un beau cavalier qui se promène sans rien faire. Je voudrais me voir comme ça.

A l'instant, voici le fagot qui se soulève et qui se met à trotter d'un pas allongé. Sans s'étonner de rien, le bon Zerbin se laissait emporter par cette monture d'espèce nouvelle, et tout le long du chemin il prenait en pitié ces pauvres petites gens qui marchaient à pied, faute d'un fagot.

IV

Au temps dont nous parlons il y avait une grande place au milieu de Salerne, et sur cette place était le palais du roi. Ce roi, personne ne l'ignore, c'était le fameux Mouchamiel, dont l'histoire a immortalisé le nom.

Chaque après-midi, on voyait tristement assise au balcon la fille du roi, la princesse Aléli. C'est en vain que ses esclaves essayaient de la charmer par leurs chansons, leurs contes ou leurs flatteries; Aléli n'écoutait que sa pensée. Depuis trois ans, le roi son père voulait la marier à tous les barons du voisinage; depuis trois ans, la princesse refusait tous les prétendants. Salerne était sa dot, et elle sentait que c'était sa dot seule qu'on voulait épouser. Sérieuse et tendre, Aléli n'avait pas d'ambition, elle n'était pas coquette, elle ne riait pas pour montrer ses dents, elle savait écouter et ne parlait jamais pour ne rien dire; cette maladie, si rare chez les femmes, faisait le désespoir des médecins.

Aléli était encore plus rêveuse que de coutume, quand tout d'un coup déboucha sur la place Zerbin, guidant son fagot avec la majesté d'un César empanaché. A cette vue, les deux femmes de la princesse furent prises d'un fou rire, et comme elles avaient des oranges sous la main, elles se mirent à en jeter au cavalier, et de façon si adroite, qu'il en reçut deux en plein visage.

—Riez, maudites, cria-t-il en les montrant du doigt, et puissiez-vous rire à vous user les dents jusqu'aux gencives. Voilà ce que vous souhaite Zerbin.

Et voici les deux femmes qui rient à se tordre, sans que rien les arrête, ni les menaces du bûcheron ni les ordres de la princesse, qui prenait en pitié le pauvre bûcheron.

—Bonne petite femme, dit Zerbin en regardant Aléli, et si douce et si triste! Moi, je te souhaite du bien. Puisses-tu aimer le premier qui te fera rire, et l'épouser par-dessus le marché!

Sur ce, il prit sa mèche de cheveux, et salua la princesse de la façon la plus gracieuse.