—Ah! si tu mens toujours, va-t-en dans la lune, dit Zerbin; c'est le pays des menteurs.
Parole imprudente, car aussitôt Mistigris partit en l'air comme une flèche et disparut au-dessus des nuages. Est-il jamais redescendu sur la terre? on l'ignore, quoique certains chroniqueurs assurent qu'il y a reparu, mais sous un autre nom. Ce qui est certain, c'est qu'on ne l'a jamais revu dans un palais où les murs mêmes disaient la vérité.
XII
Restés seuls, Zerbin croisa les bras et regarda la mer, tandis qu'Aléli se laissait aller aux plus douces pensées. Vivre dans une solitude enchantée, auprès de ce qu'on aime, n'est-ce pas ce qu'on rêve dans ses plus beaux jours? Pour connaître son nouveau domaine, elle prit le bras de Zerbin. De droite et de gauche, le palais était entouré de belles prairies arrosées d'eaux jaillissantes. Des chênes verts, des hêtres pourpres, des mélèzes aux fines aiguilles, des platanes aux feuilles orangées allongeaient leurs grandes ombres sur le gazon. Au milieu du feuillage chantait la fauvette, dont la chanson respirait la joie et le repos. Aléli mit la main sur son coeur, et regardant Zerbin:
—Mon ami, lui dit-elle, êtes-vous heureux ici et n'avez-vous plus rien à désirer?
—Je n'ai jamais rien désiré, dit Zerbin. Qu'ai-je à demander? Demain je prendrai ma cognée et je travaillerai ferme; il y a là de beaux bois à abattre; on en peut tirer plus d'un cent de fagots.
—Ah! dit Aléli en soupirant, vous ne m'aimez pas!
—Vous aimer! dit Zerbin, qu'est-ce que c'est que ça? Je ne vous veux pas de mal, assurément, bien au contraire; voilà un château qui nous vient des nues, il est à vous; écrivez à votre père, faites-le venir, ça me fera plaisir. Si je vous ai fait de la peine, ça n'est pas ma faute: je n'y suis pour rien. Bûcheron je suis né, bûcheron je veux mourir. Ça, c'est mon métier, et je sais me tenir à ma place. Ne pleurez pas, je ne veux rien dire qui vous afflige.
—Ah! Zerbin, s'écria la pauvre Aléli, que vous ai-je fait pour me traiter de la sorte? je suis donc bien laide et bien méchante pour que vous ne vouliez pas m'aimer?
—Vous aimer! ce n'est pas mon affaire. Encore une fois, ne pleurez pas. Ça ne sert à rien. Calmez-vous, soyez raisonnable, mon enfant. Allons, bon! voilà de nouvelles larmes! eh bien! oui, si ça vous fait plaisir, je veux bien vous aimer; je vous aime, Aléli, je vous aime.