La pauvre Aléli, tout éplorée, leva les yeux: Zerbin était transformé. Il y avait dans son regard la tendresse d'un époux, le dévouement d'un homme qui donne à tout jamais son coeur et sa vie. A cette vue, Aléli se mit à pleurer de plus belle; mais, en pleurant, elle souriait à Zerbin, qui, de son côté, pour la première fois, se mit à fondre en larmes. Pleurer sans savoir pourquoi, n'est-ce pas le plus grand plaisir de la vie?

Et alors parut la fée des eaux, tenant par la main le sage Mouchamiel. Le bon roi était bien malheureux depuis qu'il n'avait plus sa fille et son ministre. Il embrassa tendrement ses enfants, leur donna sa bénédiction et leur dit adieu le même jour pour ménager son émotion, sa sensibilité et sa santé. La fée des eaux resta la protectrice des deux époux, qui vécurent longtemps dans leur beau palais, heureux d'oublier le monde, plus heureux d'en être oubliés.

Zerbin resta-t-il sot, comme l'était son père?
Son âme s'ouvrit-elle à la clarté des cieux?
On pouvait d'un seul mot lui dessiller les yeux;
Ce mot, le lui dit-on tout bas? C'est un mystère;
Je l'ignore et je dois me taire.

Mais qu'importe, après tout? Zerbin était heureux.
On l'aimait, c'est la grande affaire;
Lui donner de l'esprit n'était pas nécessaire;
Qu'elle soit princesse ou bergère,
Toute femme en ménage a de l'esprit pour deux.

LE PACHA BERGER

CONTE TURC

Il y avait une fois à Bagdad un pacha fort aimé du sultan, fort redouté de ses sujets. Ali (c'était le nom de notre homme) était un vrai musulman, un Turc de la vieille roche. Dès que l'aube du jour permettait de distinguer un fil blanc d'un fil noir, il étendait un tapis à terre, et, le visage tourné vers la Mecque, il faisait pieusement ses ablutions et ses prières. Ses dévotions achevées, deux esclaves noirs, vêtus d'écarlate, lui apportaient la pipe et le café. Ali s'installait sur un divan, les jambes croisées, et restait ainsi tout le long du jour. Boire à petits coups du café d'Arabie, noir, amer, brûlant, fumer lentement du tabac de Smyrne dans un long narghilé, dormir, ne rien faire et penser moins encore, c'était là sa façon de gouverner. Chaque mois, il est vrai, un ordre venu de Stamboul lui enjoignait d'envoyer au trésor impérial un million de piastres, l'impôt du pachalick; ce jour-là, le bon Ali, sortant de sa quiétude ordinaire, appelait devant lui les plus riches marchands de Bagdad et leur demandait poliment deux millions de piastres. Les pauvres gens levaient les mains au ciel, se frappaient la poitrine, s'arrachaient la barbe et juraient en pleurant qu'ils n'avaient pas un para[1]; ils imploraient la pitié du pacha, la miséricorde du sultan. Sur quoi, Ali, sans cesser de prendre son café, les faisait bâtonner sur la plante des pieds jusqu'à ce qu'on lui apportât cet argent qui n'existait pas, et qu'on finissait toujours par trouver quelque part. La somme comptée, le fidèle administrateur en envoyait la moitié au sultan et jetait l'autre moitié dans ses coffres; puis, il se remettait à fumer. Quelquefois, malgré sa patience, il se plaignait, ce jour-là, des soucis de la grandeur et des fatigues du pouvoir; mais, le lendemain, il n'y pensait plus, et, le mois suivant, il levait l'impôt avec le même calme et le même désintéressement. C'était le modèle des pachas.

[Note 1: Le para vaut quelques centimes.]

Après la pipe, le café et l'argent, ce qu'Ali aimait le mieux, c'était sa fille, Charme-des-Yeux. Il avait raison de l'aimer, car dans sa fille, comme dans un vivant miroir, Ali se revoyait avec toutes ses vertus. Aussi nonchalante que belle, Charme-des-Yeux ne pouvait faire un pas sans avoir auprès d'elle trois femmes toujours prêtes à la servir: une esclave blanche avait soin de sa coiffure et de sa toilette, une esclave jaune lui tenait le miroir ou l'éventait, une esclave noire l'amusait par ses grimaces et recevait ses caresses ou ses coups. Chaque matin, la fille du pacha sortait dans un grand chariot traîné par des boeufs; elle passait trois heures au bain, et usait le reste du temps en visites, occupée à manger des confitures de roses, à boire des sorbets à la grenade, à regarder des danseuses, à se moquer de ses bonnes amies. Après une journée si bien remplie, elle rentrait au palais, embrassait son père et dormait sans rêver. Lire, réfléchir, broder, faire de la musique, ce sont là des fatigues que Charme-des-Yeux avait soin de laisser à ses servantes. Quand on est jeune, belle, riche et fille de pacha, on est née pour s'amuser, et qu'y a-t-il de plus amusant et de plus glorieux que de ne rien faire? C'est ainsi que raisonnent les Turcs; mais combien de chrétiens qui sont Turcs à cet endroit!

Il n'y a point ici-bas de bonheur sans mélange; autrement la terre ferait oublier le ciel. Ali en fit l'expérience. Un jour d'impôt, le vigilant pacha, moins éveillé que de coutume, fit bâtonner par mégarde un raya grec, protégé de l'Angleterre. Le battu cria: c'était son droit; mais le consul anglais, qui avait mal dormi, cria plus fort que le battu, et l'Angleterre, qui ne dort jamais, cria plus fort que le consul. On hurla dans les journaux, on vociféra au parlement, on montra le poing à Constantinople. Tant de bruit pour si peu de chose fatigua le sultan, et, ne pouvant se débarrasser de sa fidèle alliée, dont il avait peur, il voulut au moins se débarrasser du pacha, cause innocente de tout ce vacarme. La première idée de Sa Hautesse fut de faire étrangler son ancien ami; mais Elle réfléchit que le supplice d'un musulman donnerait trop d'orgueil et trop de joie à ces chiens de chrétiens qui aboient toujours. Aussi, dans son inépuisable clémence, le Commandeur des Croyants se contenta-t-il d'ordonner qu'on jetât le pacha sur quelque plage déserte, et qu'on l'y laissât mourir de faim.