Par bonheur pour Ali, son successeur et son juge était un vieux pacha, chez qui l'âge tempérait le zèle, et qui savait par expérience que la volonté des sultans n'est immuable que dans l'almanach. Il se dit qu'un jour Sa Hautesse pourrait regretter un ancien ami, et qu'alors Elle lui saurait gré d'une clémence qui ne lui coûtait rien. Il se fit amener en secret Ali et sa fille, leur donna des habits d'esclave et quelques piastres, et les prévint que, si le lendemain on les retrouvait dans le pachalick, ou si jamais on entendait prononcer leur nom, il les ferait étrangler ou décapiter, à leur choix. Ali le remercia de tant de bonté; une heure après, il était parti avec une caravane qui gagnait la Syrie. Dès le soir on proclama dans les rues de Bagdad la chute et l'exil du pacha; ce fut une ivresse universelle. De toutes parts on célébrait la justice et la vigilance du sultan, qui avait toujours l'oeil ouvert sur les misères de ses enfants. Aussi, le mois suivant, quand le nouveau pacha, qui avait la main un peu lourde, demanda deux millions et demi de piastres, le bon peuple de Bagdad paya-t-il sans compter, trop heureux d'avoir enfin échappé aux serres du brigand qui, durant tant d'années, l'avait pillé impunément.

Sauver sa tête est une bonne chose, mais ce n'est pas tout: il faut vivre, et c'est une besogne assez difficile pour un homme habitué à compter sur le travail et l'argent d'autrui. En arrivant à Damas, Ali se trouva sans ressources. Inconnu, sans amis, sans parents, il mourait de faim, et, douleur plus grande pour un père! il voyait sa fille pâlir et dépérir auprès de lui. Que faire en cette extrémité? Tendre la main? Cela était indigne d'un personnage qui, la veille encore, avait un peuple à ses genoux. Travailler? Ali avait toujours vécu noblement, il ne savait rien faire. Tout son secret, quand il avait besoin d'argent, c'était de faire bâtonner les gens; mais, pour exercer en paix cette industrie respectable, il faut être pacha et avoir un privilège du sultan. Faire ce métier en amateur, à ses risques et périls, c'était s'exposer à être pendu comme voleur de grand chemin. Les pachas n'aiment pas la concurrence, Ali en savait quelque chose: la plus belle action de sa vie, c'était d'avoir fait étrangler de temps à autre quelque petit larron qui avait eu la sottise de chasser sur les terres des grands.

Un jour qu'il n'avait pas mangé, et que Charme-des-Yeux, épuisée par le jeûne, n'avait pu quitter la natte où elle était couchée, Ali, rôdant par les rues de Damas, comme un loup affamé, aperçut des hommes qui chargeaient des cruches d'huile sur leur tête et les portaient à un magasin peu éloigné. A l'entrée du magasin était un commis, qui payait à chaque porteur un para par voyage. La vue de cette petite pièce de cuivre fit tressaillir l'ancien pacha. Il se mit à la file, et, montant un étroit escalier, reçut en charge une énorme jarre, qu'il avait grand'peine à tenir en équilibre sur sa tête, même en y portant les deux mains.

Le cou ramassé, les épaules relevées, le front tendu, Ali descendait pas à pas, quand, à la troisième marche, il sentit que son fardeau penchait en avant. Il se rejette en arrière, le pied lui glisse, il roule jusqu'au bas de l'escalier, suivi de la jarre brisée en éclats et des flots d'huile qui l'inondent. Il se relevait tout honteux, quand il se sentit pris au collet par le commis de la maison.

—Maladroit, lui dit ce dernier, paye-moi vite cinquante piastres pour réparer ta sottise, et sors d'ici! Quand on ne sait pas un métier, on ne s'en mêle pas.

—Cinquante piastres! dit Ali en souriant avec amertume. Où voulez-vous que je les prenne? Je n'ai pas un para.

—Si tu ne payes pas avec ta bourse, tu payeras avec ta peau, reprit le commis sans sourciller.

Et, sur un signe de cet homme, Ali, saisi par quatre bras vigoureux, fut jeté à terre, ses pieds passés entre deux cordes, et là, dans une attitude où il n'avait que trop souvent mis les autres, il reçut sur la plante des pieds cinquante coups de bâton aussi vertement appliqués que si un pacha eût présidé à l'exécution.

Il se releva sanglant et boiteux des deux jambes, s'enveloppa les pieds de quelques haillons et se traîna vers sa maison en soupirant.

—Dieu est grand, murmurait-il; il est juste que je souffre ce que j'ai fait souffrir. Mais les marchands de Bagdad que je faisais bâtonner étaient plus heureux que moi: ils avaient des amis qui payaient pour eux, et, moi, je meurs de faim, et j'en suis pour mes coups de bâton.