Il se trompait: une bonne femme qui, par hasard ou par curiosité, avait vu sa mésaventure, le prit en pitié. Elle lui donna de l'huile pour panser ses blessures, un petit sac de farine et quelques poignées de lupins pour vivre en attendant la guérison, et, ce soir-là même, pour la première fois depuis sa chute, Ali put dormir sans s'inquiéter du lendemain.
Rien n'aiguise l'esprit comme la maladie et la solitude. Dans sa retraite forcée, Ali eut une idée lumineuse: «J'ai été un sot, pensa-t-il, de prendre le métier de portefaix: un pacha n'a pas la tête forte; c'est aux boeufs qu'il faut laisser cet honneur. Ce qui distingue les gens de ma condition, c'est l'adresse, c'est la légèreté des mains; j'étais un chasseur sans pareil; de plus, je sais comment l'on flatte et l'on ment; je m'y connais, j'étais pacha: choisissons un état où je puisse étonner le monde par ces brillantes qualités et conquérir rapidement une honnête fortune.»
Sur ces réflexions, Ali se fit barbier.
Les premiers jours tout alla bien: le patron du nouveau barbier lui faisait tirer de l'eau, laver la boutique, secouer les nattes, ranger les ustensiles, servir le café et les pipes aux habitués. Ali se tirait à merveille de ces fonctions délicates. Si, par hasard, on lui confiait la tête de quelque paysan de la montagne, un coup de rasoir donné de travers passait inaperçu: ces bonnes gens ont la peau dure et n'ignorent pas qu'ils sont faits pour être écorchés; un peu plus, un peu moins, cela ne les change guère et n'émeut en rien leur stupidité.
Un matin, en l'absence du patron, il entra dans la boutique un grand personnage dont la vue seule était faite pour intimider le pauvre Ali. C'était le bouffon du pacha, un horrible petit bossu qui avait la tête en citrouille, avec les longue pattes velues, l'oeil inquiet et les dents d'un singe. Tandis qu'on lui versait sur le crâne les flots d'une mousse odorante, le bouffon, renversé sur son siège, s'amusait à pincer le nouveau barbier, à lui rire au nez, à lui tirer la langue. Deux fois, il lui fit tomber des mains le bassin de savon, ce qui deux fois le mit en telle joie qu'il lui jeta quatre paras. Cependant le prudent Ali ne perdait rien de son sérieux; tout entier au soin d'une tête si chère, il faisait marcher son rasoir avec une régularité, avec une légèreté admirables, quand tout à coup le bossu fit une grimace si hideuse et poussa un tel cri, que le barbier, effrayé, retira brusquement la main, emportant au bout de son rasoir la moitié d'une oreille, et ce n'était pas la sienne.
Les bouffons aiment à rire, mais c'est aux dépens d'autrui. Il n'y a pas de gens qui aient l'épiderme plus sensible que ceux qui daubent sur la peau de leurs voisins. Tomber à coups de poing sur Ali et l'étrangler, tout en criant à l'assassin, ce fut pour le bossu l'affaire d'un instant. Par bonheur pour Ali, l'entaille était si forte, qu'il fallut bien que le blessé songeât à son oreille, d'où jaillissait un flot de sang. Ali saisit ce moment favorable et se mit à fuir dans les ruelles de Damas avec la légèreté d'un homme qui n'ignore pas que, s'il est pris, il est pendu.
Après mille détours, il se cacha dans une cave ruinée et n'osa regagner sa demeure qu'au milieu des ténèbres et du silence de la nuit. Rester à Damas après un tel accident, c'était une mort certaine; Ali n'eut pas de peine à convaincre sa fille qu'il fallait partir, et sur l'heure. Leur bagage ne les gênait guère; avant l'aurore ils avaient gagné la montagne. Trois jours durant, ils marchèrent sans s'arrêter, n'ayant pour vivres que quelques figues dérobées aux arbres du chemin, avec un peu d'eau trouvée à grand'peine au fond des ravines desséchées. Mais toute misère à sa douceur, et il est vrai de dire qu'au temps de leurs splendeurs jamais le pacha ni sa fille n'avaient bu ni mangé de meilleur appétit.
A leur dernière étape, les fugitifs furent accueillis par un brave paysan qui pratiquait largement la sainte loi de l'hospitalité. Après souper, il fit causer Ali, et, le voyant sans ressources, il lui offrit de le prendre pour berger. Conduire à la montagne une vingtaine de chèvres, suivies d'une cinquantaine de brebis, ce n'était pas un métier difficile; deux bons chiens faisaient le plus fort de la besogne; on ne courait pas risque d'être battu pour sa maladresse, on avait à discrétion le lait et le fromage, et, si le fermier ne donnait pas un para, du moins il permettait à Charme-des-Yeux de prendre autant de laine qu'elle en pourrait filer pour les habits de son père et les siens. Ali, qui n'avait que le choix de mourir de faim ou d'être pendu, se décida, sans trop de peine, à mener la vie des patriarches. Dès le lendemain, il s'enfonça dans la montagne avec sa fille, ses chiens et son troupeau.
[Illustration: Elle songeait à Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait point oublier les doux loisirs d'autrefois.]
Une fois aux champs, Ali retomba dans son indolence. Couché sur le dos et fumant sa pipe, il passait le temps à regarder les oiseaux qui tournaient dans le ciel. La pauvre Charme-des-Yeux était moins patiente: elle songeait à Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait point oublier les doux loisirs d'autrefois.