Le chef des gardes savait qu'en Islande le sang se paye avec le sang, et que tôt ou tard le fils venge le père. Si l'on ne veut pas que l'arbre repousse, il faut arracher du sol jusqu'au dernier rejeton. D'une main furieuse, le brigand saisit un des enfants qui pleuraient:—Où souffres-tu? lui dit-il.—Là, répondit l'enfant en montrant son coeur; aussitôt le scélérat lui enfonça un poignard dans le sein. Six fois il fit la même question, six fois il reçut la même réponse, et six fois il jeta le cadavre du fils sur le cadavre du père.

Et cependant Briam, l'oeil égaré, la bouche ouverte, sautait après les mouches qui tournaient en l'air.

—Et toi, drôle, où souffres-tu? lui cria le bourreau.

Pour toute réponse, Briam lui tourna le dos, et, se frappant le derrière avec les deux mains, il chanta:

C'est là que ma mère, un jour de colère,
D'un pied courroucé m'a si fort tancé,
Que j'en suis tombé la face par terre,
Blessé par devant, blessé par derrière,
Les reins tout meurtris et le nez cassé!

Le chef des gardes courut après l'insolent; mais ses compagnons l'arrêtèrent.

—Fi! lui dirent-ils, on égorge le louveteau après le loup, mais on ne tue pas un fou; quel mal peut-il faire?

Et Briam se sauva, en chantant et en dansant.

Le soir, le roi eut le plaisir de caresser Bukolla et ne trouva point qu'il l'eût payée trop cher. Mais, dans la pauvre chaumière, une vieille femme en pleurs demandait justice à Dieu. Le caprice d'un prince lui avait enlevé en une heure son mari et ses six enfants. De tout ce qu'elle avait aimé, de tout ce qui la faisait vivre, il ne lui restait plus qu'un misérable idiot.

II