—Pouah! s'écria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de boue et de sang; c'est du poison!

—Niais! dit la marquise, c'est de l'or potable; qui en a bu une fois en boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le premier.

La dame avait raison: à peine l'enfant eut-il vidé la coupe, qu'il fut pris d'une soif ardente.—Encore! disait-il, encore! Il ne voulait plus quitter la table. Pour le décider à se coucher, il fallut que la marquise lui fit un grand cornet de cette poudre merveilleuse qu'il mit soigneusement dans sa poche, comme un remède à tous les maux.

Pauvre Perlino! c'était bien un poison qu'il avait pris, et le plus terrible de tous. Qui boit de l'or potable, son coeur se glace tant que le fatal breuvage est dans l'estomac. On ne connaît plus rien, on n'aime plus rien, ni père, ni mère, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays; on ne songe plus qu'à soi; on veut boire, et on boirait tout l'or et tout le sang de la terre sans calmer une soif que rien ne peut étancher.

Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu'au pauvre un jour sans pain. Aussi, dès que la nuit eut mis son masque noir pour ouvrir le bal des étoiles, Violette courut-elle à la porte de Perlino, bien sûre qu'en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras. Comme son coeur battait quand elle l'entendit monter! Quel chagrin quand l'ingrat passa devant elle sans même la regarder!

La porte fermée à double tour et la clef retirée, Violette se jeta sur une natte qu'on lui avait donnée par pitié; la elle se mit à fondre en larmes, se fermant la bouche avec les mains pour étouffer ses sanglots. Elle n'osait se plaindre, de crainte qu'on ne la chassât; mais, quand vint l'heure où les étoiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta doucement à la porte et chanta à demi-voix:

Perlino, m'entends-tu? C'est moi qui te délivre,
Ouvre-moi!
Viens vite, je t'attends, ami, je ne puis vivre
Loin de toi.
Ouvre-moi! mon coeur te désire;
Je brûle, j'ai froid, je soupire;
Tout le jour
C'est d'amour,
Et la nuit
C'est d'ennui.

Hélas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino ronflait comme un mari de dix ans, et ne rêvait qu'à sa poudre d'or. Les heures se trainèrent lentement, sans apporter d'espérance. Si longue et si douloureuse que fût la nuit, le matin fut plus triste encore. La dame des Écus-Sonnants arriva dès le point du jour.

—Te voilà content, beau joueur de zampogne, lui dit-elle avec un malin sourire, le carrosse est payé au prix que tu m'as demandé.

—Puisses-tu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie! murmura la pauvre Violette, j'ai passa une si mauvaise nuit que je ne l'oublierai de si tôt.