En observant mon entourage, au premier pas que j'avais fait sur le pont, j'avais remarqué sa mine particulièrement féroce, ainsi que l'expression méchante de sa large et brutale figure.

Au moment où j'allais passer sur lui, je fus arrêté par un regard de son œil profondément enfoncé dans l'orbite, mais qui brillait comme un ver luisant. Mon pied glissa sur le sang caillé échappé d'une blessure que cet homme avait reçue à la tête, et je tombai sur lui. Le moribond m'empoigna avec sa main osseuse, et fit un horrible effort pour se soulever. L'impossibilité de ce mouvement lui donna l'idée d'une dernière vengeance: il tira un poignard de sa poitrine et essaya de le plonger dans la mienne. La haine survivait aux forces physiques, le poignard ne fit que m'égratigner légèrement. Mais l'effort du malheureux était surhumain, car ses mains se détendirent, et il jeta un dernier cri d'agonie et de désespoir. Des hommes tels que ceux-ci ne peuvent être vaincus, pensai-je en moi-même; ils meurent dans un sanglant triomphe.

De Ruyter devint tout à fait péremptoire en nous ordonnant de rentrer à bord du grab, car la nuit approchait et les Malais commençaient de nouveau à faire feu sur nous avec leurs mousquets. Je fus donc obligé de retourner au grab le cœur plein de rage et fort désappointé.

Nous avions en tout huit hommes de blessés. À mon arrivée sur le grab, de Ruyter me dit:

—Il n'y a pas de remède, il faut maintenant que nous tâchions de touer le Malais vers la terre; quand ils seront près du rivage, ils se sauveront peut-être à la nage, mais j'ai bien peur que nous ne réussissions pas à les vaincre.

Nous remplîmes nos voiles et nous commençâmes à touer le Malais. Une bande d'hommes fut placée à notre poupe, prête à tirer sur les objets qu'elle verrait mouvoir à bord de l'ennemi. Nous eûmes beaucoup de peine à réussir dans notre tentative, car, n'étant pas gouverné, le Malais tournait sur lui-même. Quelques secondes après le succès de nos efforts, les hommes de l'équipage avaient trouvé le moyen de couper la corde de touage. Protégés par une volée de mousquets, nous attachâmes une autre corde; rien de vivant ne parut sur le pont, mais la haussière fut encore tranchée.

De Ruyter le héla à plusieurs reprises sans obtenir la moindre réponse. La nuit se passa dans le calme; mais au point du jour de Ruyter prit la résolution de couler à fond le Malais. Nous nous y résignâmes en faisant feu sans relâche avec nos plus grands canons. Des symptômes d'incendie se manifestèrent; bientôt une fumée opaque s'éleva lentement, et quelques explosions de poudre se firent entendre. Enfin, la fumée s'éleva plus noire et plus épaisse; les sauvages parurent, se traînant à plat ventre sur le pont. Nous avions jeté leurs canons dans la mer, et par conséquent ils étaient sans défense. Des rayons de feu s'échappèrent des écoutilles et des embrasures, et quand les balles percèrent le Malais, les Arabes s'écrièrent: «Nous voyons de la poudre d'or, des perles, des rubis, qui tombent dans la mer.» Je ne pouvais ni en dire autant, ni sentir l'eau de rose qu'ils prétendaient voir couler comme une fontaine des dalots. Je ne voyais que les flammes, l'épaisse fumée et les pauvres diables fourmillant sur le pont ou se jetant dans les vagues.

Dès que nous eûmes cessé notre canonnade, nous nous éloignâmes à quelque distance du Malais, dont nos regards suivaient anxieusement l'agonie. Après une explosion qui vibra dans l'air, semblable à un violent coup de tonnerre, nous ne vîmes qu'un nuage noir étendu sur la surface de l'eau, et comme un drap mortuaire obscurcissant le ciel. La place occupée quelques instants auparavant par le pirate ne pouvait être distinguée que par un bouillonnement de la mer, pareil au confluent des marées. D'énormes fragments du vaisseau voguaient çà et là, des mâts, des cordages, de temps à autre une tête d'homme surnageait à la surface, hurlant d'une voix faible son dernier cri de guerre. La carène du vaisseau était enfoncée la poupe la première, et sa tombe se remplit bientôt.

La secousse de l'explosion avait été si grande, que le vent s'était calmé, et que la carène du grab tremblait comme si elle avait peur. Le nuage noir disparut et passa doucement le long de la surface de l'eau, puis il monta et resta suspendu dans les airs, concentré en une masse épaisse. Je le regardais fixement, car il me semblait que le pirate était métamorphosé et non détruit, il me semblait que son équipage de démons peuplait l'immensité des airs.

—Nous venons d'assister à un terrible, à un pénible spectacle, me dit de Ruyter, mais ils méritaient leur destinée. Allons, donnons de l'ouvrage à nos hommes, faites hausser les bateaux et mettons toutes voiles dehors pour notre propre course.