Maintenant, voici le but de ma description: je désire que le grab tourne le roc, mais vous vous en tiendrez à une certaine distance pour éviter le cap. Placez des hommes à la barre et à l'avant pour veiller aux écueils. Là, nous trouverons une petite place sablonneuse abritée contre les vents alizés qui soufflent à cette époque, et tout y est si bien protégé par les bancs, les rocs et les courants, que personne ne voudrait en approcher, à moins d'en connaître parfaitement les difficultés; car si le moindre vent chasse le vaisseau, ou si les vagues sont gonflées par la brise, tout est en commotion et fort dangereux même pour un léger bateau, car le corail coupe comme l'acier. Par un vent même modéré, le plus hardi navigateur n'ose pas s'aventurer à quelques lieues du rivage; les fortes lames qui s'élèvent entre cette île et le grand banc de Baragas sont très-redoutables.
Les montagnes de vagues sont brisées—comme des armées régulières par des guérillas—par ces rochers sans nombre dont vous voyez les sommets se réfléchir dans les eaux; alors la mer, retenue mais non arrêtée, couvre la moitié de l'île d'écume et de débris; de l'autre côté, rien ne s'oppose à la course de la mer, et le mugissement de ses vagues étouffe, dans un sourd roulement, le bruit du plus violent tonnerre. Dans la brèche qui conduit au rocher, brèche qui ne semble pas plus grande qu'un nid d'albatros, nous placerons le grab en travers pour donner le combat à ces hommes qui se battent par amour avec autant de férocité que les autres le font guidés par la haine. Avec mes hommes, je pourrais vraiment les rencontrer sur un meilleur terrain, et sans en craindre le résultat.
Mais les jours de la chevalerie sont passés; la ruse, la fourberie et la finesse constituent aujourd'hui l'art de la guerre. Je désire épargner l'effusion du sang, mais il faut que je défende le grab, et je le défendrai à tout hasard, même si la frégate venait côte à côte de nous. Les sauvages malais nous ont appris que la mort était préférable aux prisons. Si tous les hommes pensaient ainsi, il n'en existerait pas. Qu'en dites-vous, mon garçon?
—J'adore les combats, et je déteste l'air impur!
—Mais ils sont...
—J'en suis fâché; les dogues, vous le savez, se battent contre leurs propres parents, et je ne suis pas un métis: je montrerai ma race.
De Ruyter sourit, et je le quittai pour aller encourager les hommes, placer les sentinelles et donner des ordres au timonier.
XXXIII
Suivant le plan tracé par de Ruyter, à deux heures de l'après-midi, nous tournions autour du roc. La frégate était en panne au nord, à l'extrémité de l'île. Ses bateaux gagnaient sur nous rapidement. Quand nous fûmes encapalés parmi les battures et renfermés par le rivage, nous les perdîmes tous de vue, car ils étaient cachés à nos yeux par la proximité du roc. Je fis ferler toutes les voiles, et nous prîmes position à l'entrée intérieure de la petite baie. Des haussières furent suspendues à l'avant et à l'arrière du grab, et, avec une peine inouïe, nous réussîmes à les attacher au roc.