De Ruyter rassembla tous ses hommes; il n'y en avait que cinquante-quatre en état de porter les armes, et parmi eux plusieurs étaient fort ignorants dans l'art de s'en servir.
Tout était prêt, et un pénible silence régna sur le pont pendant qu'on attendait les bateaux, qui traversaient difficilement le cap.
Malgré mon insouciance habituelle et mon ardeur pour les combats, je ressentais une singulière émotion. Ne me trouvais-je pas ligué avec des Maures au teint bruni contre mes compatriotes aux cheveux blonds?
Quand le premier bateau parut, nous entendîmes leur cri d'encouragement, répété de bateau en bateau jusqu'à ce qu'il s'éteignît dans les murmures de l'Océan. Mon cœur battait tumultueusement dans ma poitrine, et des gouttes de sueur glacée tombaient de mon front.
Il régnait sur le grab un écrasant silence, et des pensées peu agréables commençaient à s'emparer de moi, lorsqu'elles furent chassées par la voix expressive, claire et vibrante de de Ruyter, qui s'avançait vers ses hommes le pas ferme et le regard tranquille, leur disant:
—Allons, répondez par le cri de guerre arabe; il n'est point dans vos habitudes d'être silencieux. Regardez si le premier des bateaux est à la portée des canons.
Je fis feu.
—Ce canon, dit de Ruyter, est trop élevé. Je vais essayer celui-ci; apportez une mèche. Oui, c'est cela.
Le boulet partit en ligne droite, frappa l'eau, bondissant comme une balle de crosse (jeu anglais), et passa au-dessus du premier bateau.
J'ai oublié de dire qu'en tirant le premier coup nous avions hissé les couleurs françaises, et que chaque bateau de la frégate avait l'union jack[1].