En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit:

—Cette belle et méchante bête a appartenu au colonel du régiment, qui l'avait prise à un Arabe. Elle avait d'abord paru très-douce et très-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il fût possible de découvrir la cause de cette évolution du caractère, elle devint tellement féroce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la monter.

J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il guettait constamment, et avec une finesse étonnante, la possibilité de me mordre.

Un jour, au moment où je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit par le dos et me jeta dans son râtelier. Je n'étais pas assez fort pour entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'était ni sellé ni bridé et que j'étais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de quelques-uns de mes camarades que je pus me délivrer.

Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous la direction de ma main, il n'était occupé qu'à saisir un instant propice pour me jeter par terre: il n'avait point encore réussi; mais, aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu à renverser la selle, et tandis que j'étais occupé à la replacer sans me démonter, il s'est élancé au grand galop et m'a jeté bas. Mais au lieu de fuir, la maligne bête est revenue sur ses pas et m'a brisé bras et jambe. Je me suis défendu, mais sans votre bienheureuse intervention, monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grâces vous soient rendues!

Vous avez dû voir que je l'ai blessé à plusieurs reprises, mais mes coups enivraient sa fureur. Cependant j'étais encore plus épouvanté de ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai déjà dit, monsieur, et je vous le répète encore, c'était le diable en personne.

—Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour vous de voir qu'il n'existe plus.

J'ajoutai un adieu à ces paroles, et en payant le transport du soldat à Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hôpital.


XIX