Au coucher du soleil je retournai au village de Dungaro, décidé à terminer une journée active par une nuit bruyante.
Ce village est mis à part par le gouvernement pour être l'exclusive résidence d'une caste particulière. C'est là une espèce de petite Utopie.
Je mis mon cheval en sûreté et je fis un tour dans les rues du village pour examiner les groupes bizarres qui se trouvaient dans l'intérieur ou à la porte des huttes de banc et de bambous entrelacés.
Les beautés noires et huileuses de Madagascar se présentèrent d'abord à mes regards, qui furent bientôt éblouis par la rencontre d'une épaisse Japonaise aux yeux de furet, au teint couleur d'ambre, et qui me regarda d'un air si hébété, que je me mis à rire et à sauter autour d'elle, à son grand ébahissement. J'aperçus enfin la demeure d'une amie, femme charmante, qui, au besoin, vendait à boire à ses visiteurs. J'entrai donc chez elle. Cette aimable dame était le schaich femelle de la tribu, et son habitation se distinguait des autres par un second étage avec verandahs.
Cette habitation, splendide en comparaison de son pauvre entourage, était le principal refuge des Européens, en l'honneur desquels la maîtresse du logis portait une coiffure anglaise qui rendait bizarre jusqu'au grotesque son visage d'acajou. Mais Anne réunissait dans sa belle personne tous les traits caractéristiques du buffle des forêts. Sa peau, épaisse et de couleur sombre, était couverte d'un poil rude et menaçant; ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite; elle avait les jambes courbées, une bosse de dromadaire et des dents d'éléphant; en un mot, c'était la plus horrible sorcière qui eût jamais hanté les sabbats du démon.
À peine entré, j'entendis accourir, pour me faire honneur, les hôtes de la maison. D'abord je distinguai les petits piétinements des enfants et le bruit de leurs anneaux.
Le bras, les poignets, les orteils, les doigts de ces enfants étaient encombrées de bagues de laiton et d'argent, et ils étincelaient de verroteries, ce qui faisait exécuter au mouvement de leur marche la plus incroyable musique. Après m'avoir salué par des cris épouvantables, ils grimpèrent à une échelle de bambou placée à la porte de la maison, et comme d'actives fourmis, ils passèrent la soirée à monter et à descendre, du toit sur la terrasse, de la terrasse sur le toit, et cela sans relâche, sans lassitude, sans pitié pour mes oreilles.
Après les enfants parurent quelques femmes en pantalons flottants, en vestes de coton, le front orné d'étoiles d'ocre rouge ou jaune. Dans le groupe qu'elles formaient au milieu de pièce, se voyaient toutes les gradations des couleurs: le terreux, l'olivâtre, le gris de plomb, le cuivre, enfin toute la famille des bruns, depuis le rouge foncé de l'Inde jusqu'au noir de jais des escarbots (petite bête noire) de ma patrie. Là, tous les âges et tous les degrés de stature se trouvaient réunis, depuis neuf ans, l'âge de la vieille Hécate, jusqu'à quatre-vingt-dix ans; depuis la hauteur du tube de ma pipe jusqu'à celle du palmier.
Tous les habitants du pays se succédèrent dans cette salle, panorama vivant qui déroula à mes yeux toutes les formes de la création humaine. J'y vis la Kubshée aux membres souples et légers, unie au bouffi et obèse Hottentot, qui agite son corps avec la pesanteur d'un marsouin; la jeune et belle Hindoue aux yeux de cerf et aux formes d'antilope; le beau et gras Arménien à la large face imprégnée d'huile, et ressemblant à une énorme tortue; puis la douce et mignonne Passée, blanche tourterelle de ces contrées. Au milieu de ces caractéristiques figures, se trouvaient les Chéechees, race mélangée de sang européen et de sang indien: composée de feu et de glace, unissant la blancheur mate et grasse des Anglais aux noirs chevaux de l'Est, et compensés largement du teint rosé de leurs frères d'Occident par les yeux brillants de leurs mères.
En entrant dans la hutte, j'avais donné l'ordre de préparer tous les ingrédients nécessaires pour composer le breuvage que les Esculapes désignent sous le nom de feu liquide, mais que les ignorants appellent simplement un punch.