L'aspect général de cette jonque était tellement étrange, que je ressentis le plus vif désir de l'examiner dans ses détails.

Tous les métiers y étaient pratiqués comme au milieu de la ville la plus active, depuis la forge du fer, jusqu'à la fabrication de la paille de riz. On s'y occupait encore de la sculpture des éventails d'ivoire, des broderies d'or sur mousseline, et même de la préparation des porcs gras, que l'on portait sur des bambous pour être vendus. Dans une cabine, un Tartare voluptueux et un Chinois au ventre arrondi se préparaient ensemble, et à l'aide d'un mélange de leurs provisions personnelles, à faire le plus grand des festins.

Devant un brasier ardent rôtissait un superbe chien farci de curcuma, de riz, de gousses d'ail, et lardé avec des tranches de porc. À ce rôti, d'un choix si bizarre pour un Européen, était joint le délectable et célèbre colimaçon de mer ou nid d'hirondelle marine, les nageoires d'un requin cuites à l'étouffée dans une gelée d'œufs. Un immense bol chinois, plein de punch, était au centre de la table, et un jeune garçon était chargé d'agiter, avec une cuiller, le contenu de ce bol.

De ma vie je n'avais vu de pareils gourmands, et ils maniaient leurs fourchettes avec la même dextérité qu'apporte un jongleur à faire passer d'une main dans l'autre les objets à l'aide desquels il donne les preuves de son adresse.

Les petits yeux noirs du Chinois étincelaient de plaisir, et le Tartare, qui avait une bouche aussi grande que l'écoutille d'un vaisseau, paraissait avoir tout autant d'arrimage.

Quand j'eus appris que les deux gloutons étaient les principaux marchands du bord, et partant les personnages les plus remarquables, je me fis annoncer auprès d'eux. Mais, pareils aux immondes pourceaux qui s'absorbent entièrement dans la dégustation de la nourriture étalée devant eux, ils refusèrent de m'écouter, ne voulant pas même, par une seconde d'attention, détourner leur regard et leur esprit de la table à laquelle ils étaient presque cramponnés.

Par mon ordre, un matelot m'introduisit dans la cabine, et dit au propriétaire tartare que je désirais lui parler.

Le Tartare grogna une incompréhensible réponse, et sa main, salie par la graisse, plaça une poignée de riz sur un coin de la table, l'étendit avec ses doigts, et, après avoir ajouté au riz quelques morceaux de lard et cinq ou six œufs, il me fit signe de m'asseoir et de manger.

Cette offre dégoûtante me souleva le cœur; je fis un signe de refus, et, laissant ces brutes malpropres à leur trivial plaisir, je me rendis dans la cabine du capitaine, cabine bâtie près du gouvernail.

Étendu sur une natte, le capitaine fumait de l'opium à travers un roseau, et, en regardant attentivement la carte et la boussole, il chantait d'une voix traînante: