L'endroit où nous nous étions arrêtés avait été désigné au docteur par les hommes de notre bateau; la détonation de ma carabine avait si fort épouvanté notre Esculape, qu'il avait donné l'ordre à ses compagnons de tirer, en forme d'appel, plusieurs coups de mousquet.
—Bonne nouvelle, Van! lui dis-je; j'ai trouvé pour vous ici un magnifique sujet.
Et je racontai au docteur mon aventure avec l'homme sauvage.
—Où est-il? s'écria Van.
Brûlant de curiosité, le docteur me suivit sur le lieu du combat.
—Comment! c'est cela? Mais cet être n'appartient pas à la classe bimana, à la classe genus homo ou homme; il appartient à la seconde classe des quadrumana, êtres de la race simii, qui se compose de singes, de guenons et de babouins: le pelvis étroit, le falx allongé, les bras longs, les pouces courts et les côtes plates.
»Celui-ci, continua Van en tournant le corps, est un orang-outang. En vérité, je n'en ai jamais vu un aussi grand: il ressemble beaucoup au genus homo; mais touchez-le, il a treize côtes, et il n'y a guère de différence entre votre conformation et la sienne. Buffon dit que les orangs-outangs n'ont aucun sentiment de religion, et quel sentiment en avez-vous? Ils sont aussi braves et aussi féroces que vous; de plus, ils sont très-ingénieux, et vous ne l'êtes pas. D'ailleurs, autre supériorité, c'est une race réfléchissante, sensée, et ils ont le meilleur gouvernement du monde; ils divisent un pays en départements; ils ne se rendent jamais coupables d'une invasion et ne détruisent point les biens des autres.
»Ils sont gouvernés par des chefs et vivent bien sous la douceur d'une loi juste et protectrice. Celui-ci a été méchant, séditieux, et sans nul doute banni de la communauté de ses semblables.
»Je conserverai son squelette pour en faire hommage au collége de chimie d'Amsterdam, car c'est une espèce rare.»
Nous laissâmes Van travailler sur l'orang-outang pour aller examiner les bois de charpente et tracer un chemin jusqu'au rivage.