—Imbécile! s'écria le bijoutier, si mon arme n'a pas pénétré jusqu'à votre cœur, le poison dont sa pointe est imbibée y pénétrera.

—Vraiment!

Et sans hésitation, sans réflexion surtout, j'arrachai mes souliers et je bondis vers le tronc de l'arbre.

Le bijoutier fit sur le pont un saut d'hyène en furie, soit pour en augmenter l'effrayante vibration, soit pour se retourner et fuir, soit pour se jeter au-devant de moi. Je ne pus assigner une cause précise à son mouvement.

Irrité jusqu'à la fureur, j'arrivai sur lui avec la véloce rapidité que met un éclair à courir le long d'une barre de fer.

La violence de notre rencontre nous fit perdre l'équilibre, et, sans avoir eu le temps de nous servir de nos poignards, nous tombâmes ensemble. Le bijoutier, qui était sur une partie de l'arbre mince et arrondie et sur le point de se tourner, fit l'effort surhumain de se retenir ou de m'entraîner avec lui dans l'abîme. Sa fureur le servit mal; il se saisit d'un pan de ma ceinture, le morceau lui resta dans la main, et il tomba lourdement dans le gouffre.

J'étais tombé sur le tronc; mes jambes se croisèrent autour de lui, mes bras l'enlacèrent, mais faiblement, car ma chute m'avait foulé le poignet gauche, et, avec mille peines et une incommensurable lenteur, je réussis à gagner la terre.


LXXII

Je ne puis me rappeler sans frémir la fatigue et les souffrances que j'ai supportées en me traînant à plat ventre sur ce pont dangereux, si dangereux, qu'il me semble aujourd'hui qu'il a été aussi difficile à traverser que le pont que Mahomet nommait Al Sirut, lequel était plus étroit qu'un cheveu et plus pointu que le fil d'une épée, et avait en outre l'enfer au-dessous de lui.