Et après quelques tours en silence, ils s'arrêtèrent tous les deux, à considérer le spectacle extrêmement animé, qu'ils voyaient. Le théâtre de Bayreuth, en effet, est bâti sur une éminence, isolée et peu étendue, qui découvre toute la ville et la campagne, et où l'on monte par un chemin en pente douce. Il faisait le plus beau ciel du monde; une quantité de voitures, de fiacres, d'antiques berlines, de carrosses à laquais poudrés, gravissaient cette côte, au plus petit pas, entre deux haies de curieux, et de paysans accourus des hameaux des environs. Par moments, quand passait quelque prince, cette multitude criait; la joie éclatait sur tous les visages, et l'on n'entendait que le nom de Wagner, dans toutes les bouches.
—Ah! dit M. Smithson qui regardait paisiblement les groupes avec sa lorgnette, voici Son Altesse qui arrive.
Au bas de la côte, apparut le landau magnifique du Duc, attelé de quatre chevaux gris-pommelés, la queue tressée, et qui s'avançaient d'un air superbe. Comme le torrent des voitures commençait déjà de s'écouler, le landau, à cette minute, montait seul au milieu de la route, tout étincelant de vernis, de satin, de cuivre, et d'écussons.
—Il a bien changé, dit M. de Cramm, les deux yeux collés à sa lorgnette.
Et aussitôt, comme pour se rassurer sur lui-même, car il avait, précisément et exactement, l'âge du Duc, il se mit, riant jaune, avec un air de compassion, à raisonner sur les fatigues qu'avaient causées à Charles d'Este tant de voyages, depuis son départ de Paris, et à les compter sur ses doigts: Naples d'abord, d'où l'avaient chassé les horribles fumées du Vésuve; Rome, où il s'était dégoûté de la plus belle vue du monde, les jardins de la Vigne Madame, les faubourgs, le Tibre serpentant entre les prairies et les campagnes, et à l'horizon, les cornes de l'Apennin couvert de neige; puis la Haye, où Son Altesse ravie, avait pensé s'établir pour tout de bon, et à jamais. Les maisons en effet, y sont belles, et comme on en repeint les briques assez fréquemment, elles paraissent toujours neuves. Des chaînes barrent les trottoirs; les rues et les chaussées sont si nettes, que les carrosses en roulant, ne font pas la moindre poussière; derrière les vitres reluisantes, des femmes épient les passants, ou arrosent des pots de tulipes. Mais bientôt, la santé du Duc, gravement atteinte tout à coup, l'avait forcé de quitter ce pays de canaux et de marécages; et maintenant, installé à Genève, il s'y promenait d'hôtel en hôtel, inquiet, malade et mécontent.
—Et Otto? demanda le baron, en se penchant à l'oreille de M. Smithson.
—Toujours de même, dit l'Américain; la folie redouble par accès, et se tourne alors, en frénésie. Les Pères de la Charité, chez lesquels il est placé depuis un an, n'espèrent plus sa guérison.
—Oui! dit M. de Cramm, d'un ton pénétré, il eût mieux valu assurément, que sa blessure fût mortelle.
A ce moment, des musiciens parurent à un balcon du théâtre, et jouèrent une fanfare de trompettes, sur un thème du Crépuscule des Dieux. C'était le signal qu'on donnait, que l'opéra allait commencer. Les groupes qui encombraient le péristyle, s'écoulèrent; et M. de Cramm prit hâtivement congé de Smithson, ne se souciant pas de se retrouver en face du Duc, dont le landau arrivait dans le même instant.
Les chevaux s'arrêtèrent au perron, où le peu qui restait de spectateurs, s'écarta. Le Duc, au fond de la voiture, la tête basse, d'un rouge violet, et avec un air hébété, ne semblait pas avoir pris garde que l'on était arrivé. M. Smithson dut lui toucher le bras. Il tourna les yeux lentement, puis, d'une langue pâteuse: