—Ah! vous voilà, Smithson, dit-il: Giovan n'a pas voulu m'accompagner; il prétend que cela l'ennuie.
Et sur ces mots, le pauvre Duc se leva péniblement, les jambes tremblantes, descendit à grand peine, le marchepied, aidé par deux valets; et fort voûté sur un bâton, donnant l'autre bras à l'Américain, il se mit en marche, sous le péristyle.
Un frémissement se fit dans la salle, lorsque Charles d'Este y parut, et augmenta avec une sorte de brouhaha étouffé, quand, au bras de M. Smithson, il se mit à monter les marches qui menaient à son fauteuil. Il était à présent, en effet, d'une grosseur si démesurée, qu'à peine pouvait-il se remuer: perdu de goutte avec cela, les mains enflées et tordues, et les pieds gourds, qui ne supportaient plus que des chaussures de velours noir. Dans un effort qu'il avait fait, le corps lui avait rompu au nombril, en sorte qu'il fallait le soutenir avec une espèce de ventre d'argent; et deux descentes qu'il avait à l'aîne, par surcroît, lui donnaient la crainte continuelle de l'accident le plus léger. Il avait tenu néanmoins, à se vêtir encore de gala, et le Duc était ce jour-là, en grand uniforme noir et or, avec les plaques de ses ordres, et un chapeau à bouquet de plumes.
Assis en place, dans un lieu élevé, personne devant lui, au haut des sièges, parce que le banc inférieur était coupé par la baie d'un couloir, Charles d'Este rencontrait les yeux de presque tout le monde sur les siens, et il demeurait immobile, regardant sans rien voir, l'air concentré. De rares lumières de gaz, entre les pilastres et demi-colonnes qui décoraient les murs de stuc, éclairaient à peine la vaste salle, construite à la manière d'un théâtre antique. Une foule bruyante s'y agitait, sur des gradins de velours rouge, qui montaient étagés, depuis l'orchestre, jusqu'à la «Fürstenloge», la loge des Princes, drapée de velours cramoisi, avec des glands pendants d'or massif, et occupant la largeur entière de la vaste salle. Toutes les autres places, sans exception, étaient ces fauteuils de velours rouge.
Une petite porte s'ouvrit tout à coup, en face de la scène, et l'empereur Guillaume entra dans la loge impériale. Tout le monde aussitôt, se leva; des acclamations retentirent, pendant que Sa Majesté saluait. Le prince de Prusse, derrière lui, menait la princesse à son bras. Puis, survinrent le roi de Bavière, les grands ducs de Mecklembourg, de Bade, de Saxe-Weimar; après eux, le duc de Cobourg, le duc d'Anhalt, le duc de Saxe-Altenbourg, le prince Georges de Prusse, le prince Hohenzollern-Sigmaringen, le duc de Leuchtenberg, le prince Romanowsk, et le prince Wilhelm de Blankenbourg. Le tumulte de cette entrée dans le théâtre, parmi les cris de joie, les trépignements, les mouchoirs que beaucoup de femmes agitaient, dura jusqu'à ce que Sa Majesté, et tout ce qui l'accompagnait, fût en place. Seul, au milieu de tant de curieux, ou de sincères enthousiastes, Charles d'Este était resté assis, tournant le dos aux princes et à l'Empereur, avec une affectation de tranquillité méprisante.
—Vieux fou! dit Sa Majesté, en haussant les épaules;—et Elle se penchait vers la princesse de Prusse, pour lui montrer cet excentrique Charles d'Este, dont on parlait fort depuis quelques jours, quand tout d'un coup, le gaz baissa, jusqu'à ne plus laisser que très peu de clarté dans la salle, et la rampe allumée se dressa devant le rideau. Il se fit aussitôt un profond silence: puis, tous les yeux s'attachèrent à la fois, sur ce que les adeptes du maître appelaient «l'abîme mystique», qui était l'endroit, où l'orchestre, entièrement caché aux regards, par une manière d'avance de bois, interposée entre la scène et le théâtre, n'attendait qu'un signal pour commencer.
Le bâton de Hans Richter s'abaissa, les musiciens jouèrent le prélude; puis, le rideau se séparant, découvrit un morne paysage. Au sommet de pics fracassés, des éclairs déchiraient les ténèbres; et assises, çà et là, sur des rocs, les trois Nornes, filles d'Erda, effroyables et en cheveux blancs, filaient le câble des destinées. Sœurs vénérables, antiques filandières! L'une embrasse tout le Présent dans sa pensée, la seconde, tout l'Avenir, la troisième, tout le Passé. Hors d'elles, sans elles, il n'y a rien. Leur veille éternelle fait la vie de l'univers et des créatures; leurs prunelles sont les bornes de tout ce qui existe. Elles chantaient, en hâtant leur tâche; et leurs paroles fatidiques parlaient de Sieglinde et de Siegmund, et de Siegfried et de Brunnhilde. Soudain, ô prodige effrayant! le fil se cassait entre leurs doigts, et les Nornes, épouvantées, disparaissaient au sein d'Erda, la terre.
Et, comme à cette voix amère de la Norne du passé, le Duc songea soudain, de dix années en arrière; il se revit à Blankenbourg. Alors, c'était lui que l'on acclamait, lorsqu'il entrait dans une loge de théâtre; la bassesse, les adulations, les adorations, rampaient à ses pieds. Mais ces jours enivrants de son règne, n'avaient servi qu'à préparer les plus cruels malheurs de toutes sortes, jusqu'à précipiter enfin, ce maître si grand et si absolu, dans un abîme d'impuissance et de néant. Ah! trois fois néfaste cette aube glacée, où il avait quitté Wendessen, abandonné son beau duché qu'il ne devait jamais plus revoir! Au moment de monter en berline, il avait demandé à Wagner, le titre du dernier opéra de l'Anneau du Niebelung:
—Le Crépuscule des Dieux, Monseigneur... Et comme si cette parole eût contenu quelque malédiction, de ce jour, avait commencé pour le Duc, le lent et sombre crépuscule de sa vie.