Il s'assoupissait peu à peu, car il dormait partout, depuis quelques mois, se réveillant net, si on lui parlait; et tout d'un coup, il lui parut qu'il voyait devant lui, Claribel. Elle était entourée d'une lumière tranquille, les yeux fixes, les lèvres blêmies, et tenait un crâne dans sa main. Elle demeura sans rien dire, immobile, le temps d'un assez long Pater, puis disparut;—et le Duc s'éveilla en sursaut, glacé par cette vision, et fut quelques moments, à reprendre haleine. Hélas! que voulait-elle de lui, sa Clary, sa dernière née? La Mort qui l'avait emmenée, avait ouvert la porte à bien d'autres fantômes; et depuis ce malheur, les plaies domestiques ne s'étaient plus retirées de dessus la famille du Duc. C'était d'abord Hans Ulric, qu'on trouvait un matin, râlant dans son sang. Et un bruit sourd, chuchoté, à l'oreille, sur les causes de cette mort désespérée, était venu en redoubler l'horreur, dont la douleur de Christiane et son prompt dépérissement, avaient achevé de développer la noire et effrayante énigme. Puis, les folies scandaleuses d'Otto, le dégoûtant mariage de Franz... Mais bientôt après, le Duc avait été attaqué par des coups plus vifs et plus sensibles: son cœur, dont il s'étonnait toujours de souffrir, par l'ingrat abandon de sa dernière fille; son honneur, sa dignité, son repos, par cette infâme tricherie au jeu, de son fils Franz. O tache ineffaçable à son nom! Comble de bassesse et de déshonneur! Mais qui, si peu de temps après, avait été comme surpassé par ce comble de tous les crimes, l'attentat monstrueux d'Otto!... Ainsi, cette race superbe qui avait tenu autrefois, l'Allemagne entière sous son joug, et brillé par les plus grands hommes en tous genres, des rois, des empereurs, des saints, finissait dans un abîme de boue sanglante, avec des bâtards, des incestueux, des voleurs et des parricides.

Alors, le cœur du Duc se brisa.—Et lui-même, d'ailleurs, qu'avait-il été? Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable, jaloux, capricieux, inquiet sans relâche, quel bonheur avait-il goûté, quelle grandeur lui restait-il, à lui qui voulait tout mettre à ses pieds? Il se vit seul, plus que malheureux en famille, en frère, en oncle, et en enfants, déchiré au dedans par des catastrophes poignantes, sans consolation de personne, portant son front découronné, dans tous les hôtels de l'Europe, abandonné à deux ou trois valets, qui le gouvernaient despotiquement, ne faisant plus rien que par eux, ayant donné à son bouffon, son goût, son jugement, ses oreilles, ses yeux; d'ailleurs, infirme et ridicule. La nuit montait autour de lui, les ténèbres s'épaississaient; ces temps cruels, hélas! avaient été le crépuscule de sa race.

Des moments de demi-sommeil, dans la lourde chaleur qu'il faisait, suspendaient pour un temps, ses pensées; et le spectacle et la musique les détournaient aussi, quelquefois, sans qu'il pût demeurer longtemps attentif. Un visage, un ruban, la plaque d'un ordre qu'il voyait briller, lui mettaient aux mains sa lorgnette; et tandis qu'il en parcourait les files pressées des spectateurs, en face de lui, le Duc retombait dans ses réflexions. Certes, une fête si fameuse, annoncée depuis de longs mois, et à laquelle tant de gens avaient mis leur point d'honneur de figurer et d'être vus, était comme un congrès de l'Europe assemblée, dont tous les puissants, les arbitres, et si l'on peut dire, les premières têtes, en noblesse, en art, en capacité, devaient se trouver là réunis; et cependant, qu'y voyait Charles d'Este? Beaucoup d'industriels, enrichis dans leurs forges ou leurs filatures; des hommes d'affaires, des légistes, qui s'étaient poussés peu à peu, par les plus vils emplois de plume, ou d'aboyeurs devant un tribunal; quantité de ces beautés galantes des diverses capitales de l'Europe, admises partout maintenant, à exercer leur sale métier; et le reste, des gens de lettres, ou des reporters de gazettes: tout mêlé, nivelé, confondu, devenu peuple, grands et petits, connus et inconnus, dans la parité des habits. Plus de règle, plus de hiérarchie! Une arrogante bourgeoisie, des suppôts brouillons de politique, des écrivassiers besoigneux, se mêlaient, comme bon leur semblait, aux seigneurs et aux souverains mêmes, tant l'esprit de révolte et d'innovation avait comme enivré le monde.

Alors, par une sorte d'élan, le Duc qui, depuis trois journées, s'obstinait, de façon affectée et scandaleuse, à tourner le dos à la «Fürstenloge», se leva,—tandis que la salle entière, à la fin de ce second entr'acte, acclamait l'Empereur qui rentrait,—et s'inclinant fort bas, avec lenteur, Charles d'Este salua Sa Majesté. Il lui pardonnait maintenant, d'avoir anéanti les souverains d'Allemagne, et écrasé les derniers débris de cette noble et grande féodalité. Contre les peuples turbulents, les violences de l'esprit nouveau, et la licence débordée et triomphante, qu'eussent fait ces princes vides de tout, et ne formant nul corps ensemble? Au lieu qu'un seul chef et un guide unique, avec ses tentes, ses pavillons, son armée de soldats dévoués, pouvait se ranger en bataille contre tant de sectes nouvelles, les écraser et remettre tout, dans la soumission et dans le devoir.

Mais en se rasseyant, Charles d'Este vit près de lui et peu éloignés l'un de l'autre, deux juifs à nom fameux, qui faisaient en Europe, le plus gros commerce d'argent, et il devint blême de dépit. C'était à eux, non pas à lui, que s'adressait le salut particulier, rendu par l'empereur Guillaume; et cette espèce de prostitution de ce prince si avare de ses grâces, à deux hommes d'une telle sorte, marquait assez la puissance qu'ils avaient. Oui! les Juifs étaient à présent, montés par dessus la tête des Rois. Cette tribu vorace et ennemie, et sans cesse occupée à sucer les peuples par les cruelles inventions que l'avarice peut imaginer, avait, siècle à siècle, amassé, dans la doublure de ses guenilles, tous les trésors et l'or du monde; et par là, maintenant, rois, prélats, empereurs, la terre, le travail, le commerce, et même la paix et la guerre, quelques juifs immondes les tenaient captifs, et en disposaient souverainement. Leurs rapines, tournées en science et en stratégie financières, leur avaient asservi ce temps, qui rend un culte au Veau d'or: tout pliait, tout courbait la tête devant eux; leurs filles entraient au lit des princes, et mêlaient au plus pur sang chrétien, la boue infecte du Ghetto.

Le Duc détourna ses regards avec dégoût, de ces usuriers à nez crochu; mais ses yeux tombèrent, au même moment, sur un groupe de gens habillés en désordre, l'air impudent, les mains énormes, le plastron étalé et cassé, et la barbe de bouc du Yankee. Ils étaient des Américains, et les plus opulents personnages du monde entier, prétendait-on: celui-ci, possédant des puits à pétrole, cet autre, d'immenses bazars, un troisième, des troupeaux de bœufs, et cet autre, court et rougeaud, que l'on surnommait le Commodore, les steamers de l'Atlantique. Tous ces «milliardaires,» visiblement, sortaient de la plèbe du peuple, et Dicky Bennett portait encore, de petites boucles d'oreille. Ils avaient dû être là-bas, avant leur brusque enrichissement, gardiens de porcs, flotteurs de bois, pilotes d'une barque marchande, conducteurs de railways, pionniers. Et, rien qu'à les apercevoir, cyniques et vautrés à leur place, on découvrait en eux, du premier coup d'œil, l'arrogance la plus affectée, un orgueil de grossièreté étalé dans tout leur maintien, et un mépris stupide et superbe, pour les arts et les élégances de la vieille Europe.

Alors le Duc vit tout à coup, cette multitude infinie de peuples, d'ouvriers et de misérables, comme un abîme immense, d'où allaient s'élever des flots furieux. L'indépendance et l'indocilité entraient par trop d'endroits, dans les sociétés, pour pouvoir être arrêtées, de toutes parts. Qu'on bouchât cette eau d'un côté, aussitôt, elle pénétrait de l'autre; elle bouillonnait même, par dessous la terre. Oui! le temps fatal approchait. Tous les signes de destruction étaient visibles sur l'ancien monde, comme des anges de colère, au-dessus d'une Gomorrhe condamnée. Et ensuite, qu'y aurait-il? Quel sombre avenir attendait les hommes? Désormais libres et égaux, sujets de personne, pas même de Dieu, contre qui leurs savants leur créeraient des prestiges, comme les magiciens de Pharaon, ils bouleverseraient la terre par des trous et des mécaniques, pour percer à travers les montagnes, et abréger les continents; mais, enflés par l'orgueil de la matière, ils en seraient pour ainsi dire, crevés. Toute fleur de la vie flétrie, les Grâces réfugiées au ciel, nulle tête ne s'élevant sous le niveau pesant d'une monstrueuse égalité, la terre allait, en peu de temps, devenir une auge immonde, où le troupeau des hommes se rassasierait.

Au milieu du profond silence, une marche solennelle se déroulait, la marche de la mort des Dieux, car le héros Siegfried venait d'être tué, et tous les Dieux mouraient de cette mort. Et le Duc écoutait, stupéfait, cette lamentation funèbre, qui l'étonnait par une horreur et une majesté surhumaines. Il lui semblait qu'elle menait le deuil de tout ce qu'il avait connu et aimé, le deuil de ses enfants, le deuil de lui-même, et le deuil des Rois, dont il voyait l'agonie en quelque sorte, et le crépuscule de ces dieux.

Et jusqu'au dernier accord de la pièce, Charles d'Este demeura dans ses réflexions. Wagner parut sur le théâtre, appelé par les cris de l'assemblée entière; ses yeux d'aigle étincelaient, toute sa face tourmentée, et comme pétrie de génie, était blême d'émotion. Il disparut, après avoir parlé, et le Duc se hâtant de sortir, gagna aussitôt sa voiture, qui le tira très heureusement de la foule, de sorte qu'il ne mit pas un quart d'heure, par les rues désertes de Bayreuth, pour rentrer chez lui.