Un jeune soldat entrait justement dans la pièce, et, au moment où M. Chambrun levait son verre, s’approchait à pas de loup d’Élisabeth et lui mettait les deux mains sur les yeux. Elle allait pleurer, elle rit, tourna vivement la tête, tendit le front, tendit les bras. Il était assez grand, mais un peu fluet et pâle, imberbe, blond, de teint mat uniformément, le visage pur, les yeux fiers, un air de jeunesse extrême. Pourtant, à cet instant, fébrile, racontant sa journée en s’asseyant à table, le régiment assemblé dans la cour de la caserne, la présentation du drapeau, l’allocution du colonel, la Marseillaise, l’enthousiasme général, les cris de la foule massée derrière les grilles, l’ovation, les fleurs jetées, le délire muet des soldats. « C’était beau, c’était beau. Ils ne peuvent éprouver ce que nous éprouvons. Ils ne tiendront pas devant nous. Nous marcherons comme un seul homme. Dieu est avec nous. Vous verrez… » Il pleurait presque. Élisabeth, très pâle, ne retenait plus ses larmes. Mme Chambrun le regardait avec orgueil, le seul orgueil qu’elle voulût se permettre, ne pouvant faire autrement. M. Chambrun avait la gorge aussi serrée qu’au théâtre et tambourinait la Sambre et Meuse sur la table pour cacher son émotion. La clameur de la rue entrait par les fenêtres.
Onde après onde, comme des spasmes de torture ou de volupté. Un peuple titubant comme une bacchante enivrée, comme elle secouant autour de ses tempes les pampres et les cheveux roux. Nul n’entendait, au fond de l’ombre, le rire sinistre du Dieu. Il n’est de grand poète que celui qui ne cesse pas un moment, même dans l’amour, de fixer la mort. Pour qu’un peuple tout entier se hausse au suprême lyrisme, il faut qu’il soit face à la mort. Si Dieu rit, à ces heures-là, c’est qu’il ne se sent pas vivre en dehors de ces heures-là.
Le dessert. Un autre homme entra, jeune aussi. Il avait de longs cheveux bruns, une face osseuse et inquiète, des yeux gris enfoncés sous des arcades creuses, des lèvres aux coins abaissés. Il était si pâle, si défait, qu’Élisabeth et Georges se levèrent, lui prenant les mains. Il parla tout de suite à voix basse…
— Ils l’ont tué. Tout à l’heure. Près de moi. Un coup de revolver derrière la tête. Il s’est affaissé… J’étais de ceux qui l’ont porté. Il y avait un officier en uniforme, nu-tête, qui tenait un coin de la couverture. Il était tout blanc… Ils l’ont tué pour sauver la patrie… Ils ont tué la patrie…!
Il s’asseyait, au bout de sa tension nerveuse, et pleurait à gros sanglots. Georges lui serrait une main. Élisabeth écartait ses cheveux pour lui essuyer les tempes. Mme Chambrun préparait un grog. Chambrun, planté près de lui, répétait : « Qui ? Mais qui ? Qui a-t-on tué ? le Président ?… »
La voix plus basse encore, le jeune homme murmurait : « Jaurès, Jaurès… » M. Chambrun respira.
Élisabeth, d’un mouvement ardent, appuyait sur son cœur une des mains du jeune homme, et, penchée sur lui, l’embrassait longuement sur les yeux. Mme Chambrun sursautait :
— Que fais-tu, ma fille… Tu n’y penses pas… Tu n’es que sa fiancée. Adolphe, ce n’est pas moi qui l’ai élevée ainsi, je te le jure.
Le grog, posé à faux sur le bord de la table, se répandait sur le tapis. Chambrun, les deux mains levées, répétait :
— En voilà une histoire ! En voilà une histoire ! » et, pirouettant sur ses talons, arpentait la pièce. « En voilà une histoire ! C’était à prévoir, d’ailleurs. On n’excite pas impunément les passions populaires. Sans doute, il parlait bien. Mais que de mal il nous a fait ! C’était à prévoir, et ma foi, j’ai beau faire, je ne partage pas votre indignation, jeune homme. Je connais vos idées. Vous savez combien, malgré votre fortune, j’ai hésité à donner ma fille à un révolutionnaire. Je me suis dit que l’âge et les responsabilités de la famille vous assagiraient. Et puis, je suis là… Mais vous allez tout de même un peu loin. Après tout, ce n’est qu’un bavard de moins… et un bavard dangereux…