Pierre Lethievent ne pleurait plus. Il avait doucement écarté la jeune fille. Il regardait Chambrun du fond des profondes orbites, chaque mot traversait son cœur. C’était le père d’Élisabeth, ce gros homme vulgaire qui piétinait son jardin… Sa voix, toujours basse, trembla :

— Révolutionnaire ? Je ne sais pas si je le suis… Mais je l’aimais. Comment peut-on ne pas aimer une force ? Comment faites-vous ?

— Des mots, des mots. Il nous conduisait aux abîmes. Et bien que je réprouve l’assassinat politique, j’estime que c’est un danger de moins que nous aurons à surmonter pendant la guerre…

Pierre haussait sa voix, où la fureur montait : « C’est notre première défaite. Lui seul, peut-être, eût remonté la pente… Maintenant, nous sommes perdus. »

— Ah ! permettez ! Vous ne diriez pas ça si vous aviez entendu Georges tout-à-l’heure… Vous allez voir ce que vous allez voir. Ils seront balayés !

— Ils seront à Paris dans un mois. Vous ne les connaissez pas. Vous ne connaissez pas l’Allemagne…

— Mais si, et mieux que vous. J’y fais des affaires. J’y suis allé dix fois… C’est très riche, c’est très puissant, mais c’est du bluff, de la façade. Ça tombera d’un seul coup devant une charge à la baïonnette.

— Je connais ça. A Berlin ! à Berlin ! C’est même mieux. La première fois, au moins, ils n’étaient pas aussi riches et pas plus nombreux que nous.

— Mais les Anglais sont là !

— Qui n’ont pas d’armée.