— Mais nous avons les Russes ! Les Cosaques seront à Berlin avant nous.
— Avec les manches à balais qui leur servent de fusils et les tuyaux de poêle qui leur servent de canons. D’ailleurs, qu’importe… Nous méritons la défaite. L’Allemagne naît, et nous mourons…
Élisabeth, depuis un moment, s’était un peu écartée. Elle écoutait, les yeux tout grands, les deux mains le long du corps.
— Pierre, Pierre ! C’est vous qui dites ça. Prenez garde, le chagrin vous égare, si la passion politique aveugle papa. Vous voulez la paix, vous me l’avez dit cent fois. Et vous faites le jeu de ceux qui veulent la guerre !
— Nous aussi nous l’avons voulue, ou fait comme si nous la voulions, mais sans y croire, sans la préparer. Nos remparts étaient de carton. Mieux vaut s’effacer devant la trombe. Après tout, c’est le meilleur moyen d’éviter la honte de la guerre. Jetons nos armes. Nous aurons la paix malgré eux…
— A condition de cirer leurs bottes. Jamais !
Elle était debout devant lui, une douleur violente aux lèvres.
— Jamais, vous dis-je. C’est une morale de domestique, et c’est vous, vous, c’est vous Pierre, qui nous la servez ?
Ses épaules ondulaient, ses cheveux tordaient des flammes, ses narines battaient, ses dents éclataient dans le sang. Il fut ébloui, s’élança vers elle, voulut prendre une de ses mains, qu’elle retira furieuse, puis, d’un mouvement, lui rendit…
— Élisabeth, voyez votre frère, et tant et tant d’enfants… Ce sera une boucherie… Tant d’enfants, tant d’enfants ! L’homme croit encore à Moloch. Songez-y Élisabeth ! Lise !