— Idéal bourgeois, morale bourgeoise. L’ordre futur est avec eux.

— C’est possible, et je n’en sais rien, ni vous… Mais je sais que nous vaincrons, parce que je ne veux pas que la terre soit une caserne, même si l’eau chaude y circule, même si tout le monde y porte du linge blanc, même s’il y a des salles de lecture, même si les cabinets y sont bien tenus, même si le système des verrous y est pratiqué…

Épuisés de souffrance aiguë, ils se regardaient. Brusquement, il la haïssait. Elle le haïssait. Un abîme s’ouvrait entre eux, qu’un seul mot eût comblé, ils le sentaient encore. Mais une fierté sauvage leur interdisait de le dire. Mme Chambrun s’était enfuie. Georges semblait ne pas comprendre, promenant de l’un à l’autre ses grands yeux. M. Chambrun profitait du premier silence pour placer son mot :

— L’organisation ? Affaire d’autorité. Si nous étions bien gouvernés…

Pierre se tournait vers lui, les crocs dehors :

— Oui, je sais. Il pleuvrait au printemps, il gèlerait en hiver, et un mois avant la moisson, nous aurions une chaleur sèche !

— Dites donc, jeune homme, vous vous fichez de moi. Vous avez tort. Nous ne sommes pas encore passés par la Mairie ! Vous feriez mieux de vous engager, puisque vous n’avez pas été assez costaud pour faire un soldat !

— Papa, c’est indigne.

Il vit sa fille devant lui. Cela arrêta net son accès d’idéalisme. Il pensa soudain à la fortune de Pierre, et non moins vite il se calma…

— Allons, allons ! je plaisante. Donnez-moi la main. Il faut être unis devant l’ennemi, que diable ! L’Union sacrée…