Il s’avançait, son gros rire et son gros ventre devant lui. Mais l’insulté, les mains aux poches, reculait vers la porte, prêt à rompre, dans sa fureur intransigeante d’ascète intellectuel.
Au moment de la franchir, il trouva Georges devant lui. L’enfant lui entourait les deux épaules des deux bras :
— Ne t’en va pas. Je te défends de t’en aller. Nous t’aimons. Je sais que tu souffres. Mais songe à la grandeur du drame. Tout doit s’effacer… Tout, surtout les sentiments particuliers. Qu’est-ce que le meurtre d’un homme politique devant ce qui va se passer ?
— Mon petit Georges, tu ne dirais pas ça si les ouvriers, qui l’aimaient comme moi, refusaient de marcher.
M. Chambrun remontait d’un bond dans les sphères idéalistes :
— On les fusillerait, c’est simple.
— Rassurez-vous, vous n’aurez pas à faire ce beau travail. Je les connais, presque tous en sont encore aux idées d’Élisabeth. Ils marcheront. Pas moi. Vous l’avez dit, je ne suis pas assez costaud. Et ma peau, malgré sa qualité médiocre, m’est chère. Ce stupide massacre ne l’aura pas. L’odeur du sang m’écœure. Je fuis l’abattoir.
Il sortit violemment, suivi par Georges. Une minute, on entendit le bruit de leurs voix, puis plus rien. Élisabeth allait au-devant de son frère :
— Où est-il ! Qu’en as-tu fait ? Non, il n’est pas parti ? Ce n’est pas vrai ?
Elle se jeta sur le palier juste à temps pour entendre le retentissement dans l’escalier du battant de la porte cochère qui se refermait en bas. Elle rentra, s’assit, les yeux dans le vide… Mme Chambrun était là, ramenée par le silence.