— Voilà le résultat de l’École sans Dieu. Ni religion, ni patrie, ni morale. Que t’avais-je dit, ma fille ? Mais on ne croit plus à l’expérience des parents. C’est toi qui l’as voulu. C’est lui qui part.

— Tais-toi, Thérèse ! Il reviendra. Tout ça c’est des enfantillages. Ce mariage doit se faire. Je suis là.

Élisabeth, sans un mot, se levait, regagnait sa chambre, vaguement éclairée par la lueur du dehors. Il était entré là, deux ou trois fois. Ils y avaient été seuls, quelques minutes. A cet endroit précis, il lui avait baisé la bouche pour la première fois. Une flamme la traversa, suivie d’un grand vide, au centre duquel elle ne sentait que son cœur, comme serré par une main. Elle ouvrit la fenêtre, se pencha. Un grand flot noir en mouvement sous une buée rousse, des enseignes lumineuses, rouges, bleues, vertes. La Passion des hommes continuait, indifférente à sa foi, à sa colère, à sa souffrance, à son malheur. Il était là, quelque part, perdu, noyé, mort pour elle. Il ne reviendrait pas. Pourquoi l’avait-elle blessé ? Oh ! le reprendre ! lui demander pardon, lui dire que leur amour était plus vivant que ces choses ! Quelles choses ? Ah ! oui, la guerre, la patrie, le droit… Misères ! Comment avait-elle pu… Pourtant, il ne pouvait méconnaître, lui, lui, où était le droit ! Il ne pouvait pas ne pas revenir !… Il ne l’aimait donc pas, qu’il lui préférât ses idées ?…

Elle se déshabilla, très lentement, suspendant toute sa vie chaque fois qu’elle entendait, en bas, battre la porte de la rue. Elle se coucha, s’étendit, les mains croisées derrière la tête, les yeux sur le rectangle pâle que découpait la fenêtre au plafond. Elle recommença à penser avec soin, hypothèse après hypothèse, puis recommença dans le même ordre, avec la même douleur horrible au même endroit, le même espoir violent au même endroit. Elle se leva pour fermer les vitres, voulant entendre son cœur battre, mieux sentir son mal en l’isolant, scruter les bruits de l’escalier. Elle aspirait au bonheur d’être sûre qu’il souffrait comme elle, de la même plaie qu’elle, cette meurtrissure fixe dans le silence de tout. Le bruit de la rue baissa peu à peu, puis presque brusquement cessa, avec les lumières. Elle était seule, dans le noir, avec les quarts d’heure qui tombaient de l’horloge la plus voisine. Les idées tournaient en débâcle autour de l’angoisse immobile qui encerclait sa vie et lui défendait le sommeil.

II

En face de lui, à cent mètres, le sergent Chambrun regardait monter de la nuit l’énorme étoile immobile entre deux déserts indistincts, la fuite lourde des nuages, le moutonnement de la terre, rase et noire, que d’autres étoiles, plus loin, noyaient en s’éteignant ou s’allumant dans la ténèbre uniforme ou la demi-clarté révélatrice d’autres solitudes pareilles, à l’infini. Il avait dû quitter son trou que la boue emplissait plus qu’à mi-hauteur. Il s’était fait une petite excavation dans le talus de la tranchée, pour être assis. Mais la boue baignait ses genoux et le dessous de ses cuisses. De temps à autre, il les soulevait, s’agrippait au talus, des deux talons. Seulement, il ne pouvait pas garder longtemps cette attitude. L’atroce crispation des membres l’obligeait à chercher autre chose, ou bien la terre tout d’un coup cédait. Il éprouvait d’ailleurs un court soulagement à changer de souffrance, à passer des longues aiguilles de feu dont le vent perçait ses cuisses humides, à l’endolorissement glacé des jambes bloquées dans la glaise. Sa somnolence douloureuse, au fond de qui veillait la peur de dormir, était tranchée d’élancements aigus, à chaque affaissement brusque des muscles contracturés… On ne jurait plus près de lui. On ne gémissait même plus. Les guetteurs dormaient-ils ? Il faisait des efforts violents pour tâcher de saisir la volonté d’aller s’en rendre compte. La brûlure du froid n’arrivait même plus à l’arracher à son atonie grandissante. Les fusées montaient maintenant comme du fond d’un cauchemar, même celles qui partaient d’à côté de lui. Il ne s’apercevait pas qu’elles s’espaçaient peu à peu, qu’un jour livide, lentement, inondait l’étendue sinistre, le désert des pierres mortes et des arbres déchiquetés, l’ondulation solitaire de la plaine en ruine où le passage des hommes était marqué par quelques cadavres épars.

D’un sursaut, il s’éveilla. Un souffle soyeux venait, courbant les têtes, puis attirant les regards en arrière, où, à moins de cent mètres, dans les décombres du village, jaillissait une gerbe rougeâtre dont une explosion gémissante paraissait couronner la cime, comme si elle se heurtait à quelque voûte de métal. C’était le réglage quotidien sur les ruines de l’Église. Allaient-ils bombarder la tranchée ou le carrefour du village par où passaient tous les boyaux d’accès ? Trois minutes, l’anxiété se suspendit aux souffles passant en trombe, les coups trop courts ou trop longs y apportant des crispations soudaines, des détentes inattendues où les rires éclataient. La menace absente, on souffre. La menace présente, on agonise. La menace écartée, on rit. L’esprit frémit à son sommet dans l’illusion toujours renaissante d’une liberté insaisissable, comme les feuilles, attachées au sol par les racines, prennent le vent.

Bientôt, ils surent ce qui les attendait pour ce matin-là. Les ravitaillements n’étant pas venus avant l’aube, échoués quelque part dans la boue, sans doute, ils n’arriveraient pas avec ce tir continu. C’était la faim, et comme la mort s’écartait pour une heure, le concert des lamentations et des jurements commença. Georges seul ne disait rien. Il écoutait. Il écoutait la plainte éternelle de la victime contre le bourreau, du pauvre contre le riche, du mouton contre le loup. Où était l’ennemi ? Devant ou derrière ? Ou nulle part ? Ou partout ? Il ne le savait plus. Eux le savaient. C’était le monstre vague qui tantôt lançait contre eux du fer et tantôt ne leur apportait pas le pain, en tous cas les tenait ici, malgré eux. Malgré eux ? L’eussent-ils écouté s’il leur avait dit : « Vous êtes libres » ? Non, sans doute, puisqu’ils n’auraient pas su d’où venait la voix, s’ils trouveraient le pain, si le fer ne tomberait plus dès qu’ils s’en iraient en arrière ou que, sans armes dans les mains, ils marcheraient en avant. L’incertitude épouvantable des grandes heures de l’Histoire pesait sur ce fossé boueux. Georges ne se demandait pas encore s’il était un héros ou s’il était un esclave. Eux non plus. Mais ils n’aimaient déjà plus que les papiers imprimés les traitassent de héros. Si les mêmes papiers les avaient traités d’esclaves, ils eussent sans doute protesté… Il était semblable à eux. Il n’était pas mort tout à l’heure, mais il allait avoir faim. Il regarda le ciel opaque, la fange où il plongeait jusqu’aux aines, le désert pelé, les décombres où tombait le fer. Des souvenirs classiques lui revinrent. Il vit les jeunes filles athéniennes jetant des fleurs sous les pas des marins de Thémistocle, les Légions traversant les forêts intactes sur des dalles de granit, les chevaliers tout noirs, une croix sur la poitrine, dont le Christ habitait le cœur, les seigneurs poudrés et frisés qui, avant de se battre, échangeaient des propos courtois, la chevauchée victorieuse dans la lumière de l’aurore, derrière l’archange de la guerre, le long du Danube asservi.

Cependant, courbé sous les souffles, s’appuyant des mains et des coudes au talus visqueux, refoulant des genoux, comme un cheval, la boue liquide qui s’ouvrait avec un bruit doux, un homme arrivait. Il était habillé de fange. Il contait ses cheminements pour traverser le barrage, s’extasiant sur sa tenue et blaguant sa mauvaise humeur, cependant qu’il extrayait d’une poche intérieure un paquet souillé de boue et dénouait de ses doigts raides la ficelle qui le liait. Les lettres ! Il calait le paquet au creux de sa main gauche, tandis que l’index droit en inventoriait le contenu. La plupart l’entouraient avides, d’autres ne bougeaient pas. Ceux-ci, depuis six mois que durait la guerre, n’avaient encore rien reçu, n’attendaient plus rien. L’usure sentimentale était venue, ils n’avaient plus ces sauts du cœur des premières semaines, ces chutes dans le noir qui les suivaient.

Georges, pour donner l’exemple, restait à sa place les dents serrées, les yeux fermés, les jambes molles, la poitrine pleine de chocs. Il prit ses quatre lettres qui, fangeuses comme les autres, tranchaient sur elles pourtant — cartes postales à sujets patriotiques, au crayon, enveloppes jaunes translucides où l’adresse commençait en haut — par leur aspect confortable, leur parfum, leurs suscriptions assurées, avec une sensation physique délicieuse, tout le corps soudain détendu, un brusque afflux de sang aux joues, aux mains, aux jambes. Il s’accota dans sa niche et lut.