La première venait de Suisse. C’est Pierre qui l’écrivait. Huit longues pages, clamant l’horreur du massacre, la haine du « capital » qui l’avait déchaîné, le mépris de ceux qui consentaient à s’y soumettre, le plaignant d’y être plongé, l’exhortant à réagir, lui faisant part des efforts des associations pacifistes, lui vantant les méthodes allemandes, soulignant et raillant les fautes des alliés. La Marne ? Un hasard. L’Yser ? Une défaite, car c’est nous qui voulions passer. La paix, vite la paix. La France n’était pas de force. Et puis, la paix, c’était la victoire morale. La défaite seule grandissait les peuples… Georges, rageusement, froissa la lettre, l’enfouit en boule dans la poche de sa culotte, et comme il était presque en face d’un créneau à ciel ouvert, s’arma de l’argument placé à cent mètres de lui, la ligne brune continue, hérissée de broussailles de fer. Pour s’apaiser, il lut les autres, d’un seul trait. Quand il les eut finies, il était plus calme. Cependant, au fond de sa foi, une inquiétude était tapie. Il restait triste. Il cherchait sans s’en rendre compte le soulagement que lui donnaient toujours les nouvelles de chez lui. Il avait la sensation vague qu’un filet de poison coulait dans le sang de ses veines.

Il s’ébroua. Une corvée, avec des pelles, tentait de vider le boyau, rejetait la fange liquide au delà du talus. Il prit un outil. Il aida ses hommes hargneux. On l’aimait. Il était juste. Les jours de péril, il se jetait au premier rang. Il sentit se noyer son malaise dans le soulagement qu’il leur donnait. Par malheur, la pluie commençait, d’abord violente, puis têtue, une de ces pluies droites, égales, tombant d’un ciel uniformément gris, qui semblent avoir toujours été. L’équipe, en pataugeant, se dispersa. Georges, pour éviter une salve trop courte qui soulevait en trombe, à trente pas, et projetait dans le boyau des paquets de brique et de boue, s’accroupit, les genoux au menton, dans l’eau jusqu’à la poitrine. Plus loin, près de la mitrailleuse où subsistait le seul abri couvert, où l’eau ne montait qu’aux chevilles, il vit au mitrailleur, pâle sous la croûte boueuse, un visage si désolé, que son angoisse revint.

— Qu’avez-vous, Puteau ?

— Rien. I pleut. J’m’emmerde. J’voudrais savoir pourquoi j’suis là…

Georges tira de sa poche la lettre de Pierre, mouillée, froissée, la déplia, l’étala de ses mains boueuses, lut une phrase, hésita, puis lança le papier au loin, pour ne plus souffrir à le lire. Et bien que la pluie commençât à filtrer, par endroits, entre les rondins, il s’assit, il prit dans sa poche la lettre d’Élisabeth.

— Nous t’admirons tous, ici, mon Georges… Nous vous aimons, toi et tous tes camarades, pour l’entrain, la gaieté, l’enthousiasme avec lesquels vous offrez votre vie aux idées qui ont fait la gloire et propagé l’influence de la France dans le monde. Si tu savais le courage de tous ces petits que je soigne ! Ils ont envie d’y revenir. Quand tu souffres, dis-toi bien que les tiens te réservent la récompense d’un amour multiplié et que tu dois sentir s’accroître la paix intérieure qu’on trouve dans l’estime qu’on a pour soi. Ne sens-tu pas frémir des ailes invisibles au-dessus de la tranchée ?

Georges eut juste le temps de se garer. Un grand pan de terre coulait du talus ruiné par la pluie, comblant presque le boyau. Une odeur affreuse souffla, qui fit jurer Puteau. Un tronc et une jambe à demi décharnés, sous des lambeaux d’étoffe sombre, sortaient de terre, là où l’épaulement avait cédé. Une sanie noirâtre suintait du gril des côtes, des muscles verts s’effilochaient. Il chercha un autre refuge. L’eau bourbeuse emplissait tout, clapotant sous l’averse, reprenant motte après motte les parois qui s’effondraient. Il ne trouva, au fond d’un cul-de-sac, qu’une étroite plate-forme en planches, visqueuse d’excréments noyés dans la boue et de papiers liquéfiés : « Ne sens-tu pas frémir des ailes invisibles au-dessus de la tranchée ? Ce sont celles de la patrie. Elle les secoue dans la lumière sur la terre généreuse qui nous a donné notre pain. »

De nouveau, il hésita. Sa main était levée, le papier en boule au creux d’elle. Lentement, il baissa le bras, remit dans sa poche boueuse la lettre qui sentait l’iris. Il eût voulu maintenant retrouver celle de Pierre, les confronter. Où était-elle ? Il prit celle de sa mère, quatre pages égales, sans accent, sans ratures, comme la pluie qui tombait.

« La bonté de Dieu est infinie… » Il s’aplatit dans l’ordure. Le souffle était venu si vite que trois éclatements presque confondus gémissaient au moment où sa face heurtait la planche. Il se pelotonna sur lui-même, la lèvre en sang, risqua, la tête dans les épaules, un regard en dessous vers l’issue du boyau, à moins de cinq mètres de lui. Une mer de boue noire en montait, dans un jet oblique, avec des gerbes géantes, à travers un voile de poussière, de pluie et de fumée bleuâtre que l’averse refoulait dans le fossé. Une odeur d’acier chaud, des bourdonnements durs, une grêle molle, des cris. Il se releva d’un bond, courut. Quatre hommes étaient là, un mort, la tête broyée, un œil intact nageant dans une bouillie grise. Un autre, la cuisse écrasée, avec des morceaux d’os blancs amalgamés au drap de la culotte par le sang, disait interminablement, d’une voix douce, tremblotante : « Maman, maman, maman… » Un autre, la face livide, regardait sans mot dire une anse d’intestin qui, à chaque respiration, s’élargissait sur son ventre, où la capote fendue comme avec un rasoir bâillait. Un autre était appuyé du dos au talus bouleversé, défaillant, déjà presque exsangue… Il n’avait plus son bras droit. De l’épaule arrachée, un long jet de sang sortait à chaque seconde, arrosant l’homme au ventre ouvert. Au fond de l’excavation creusée par le fer, ce sang moirait la boue liquide qui filtrait entre les éboulis de terre et recouvrait déjà presque à demi le cadavre et les blessés.

Georges, les jambes molles, s’empressa pourtant. Ses doigts tremblants dépliaient son pansement individuel, tamponnaient l’artère coupée, tandis que l’homme, fléchissant soudain, tombait dans la fange, la face en avant. Georges dut s’accrocher au bras qui restait pour élever au-dessus de l’eau montante la bouche du moribond. Des hommes, un infirmier, venaient. Le poste de secours étant noyé, ils durent tenir sur un brancard, en l’air, l’un après l’autre, les blessés, couper les vêtements boueux, rentrer l’intestin de leurs mains boueuses, entourer de bandes boueuses le ventre décousu, la cuisse broyée. L’homme à la cuisse hurlait. L’homme au ventre, livide, couvert d’une sueur poisseuse que la pluie lavait sur son torse et sa face murmurait : « Ah ! la guerre ! ah ! la guerre ! » L’homme à l’épaule, les yeux blancs, râlait, la boue gargouillant dans sa bouche, à chaque hoquet. De la blessure béante, le sang ne coulait presque plus.