Où les mettre ? Derrière, le barrage continuait, par salves de deux ou de quatre, soulevant des volcans liquides dont les longues éclaboussures atteignaient les blessés chaque fois. Ils durent installer des toiles de tentes sur un brancard posé d’un bord de la tranchée à l’autre, fixer tant bien que mal dessous, aux parois qui s’éboulaient, les autres brancards où gisaient les deux survivants. Un vif bourdonnement de balles salua ce travail, crevant les toiles, rasant ou écorniflant les brancards, recroquevillant dans leur chair meurtrie les blessés épouvantés. Georges, épuisé, s’assit dans la boue, le dos au talus, si défait que l’infirmier dut s’occuper de lui. Quand il put se relever, la pluie cessait, un vent très froid soufflait, qui bousculait les nuages, noirs et gris, moutonnant, montant toujours de l’ouest, passant très vite et très bas au-dessus de la bataille, plongeant à l’est, comme si c’étaient les mêmes qui faisaient le tour de la terre et revenaient promener le visage triste du ciel au-dessus de la même ornière où des hommes agonisaient. Georges leva les yeux, chercha, ne vit que la ronde sinistre. En lui, du vide, un vide immense, où le désespoir se levait, tout seul, quelques lambeaux d’idées fuyant en déroute de tous côtés. Dieu ? Il l’appela, tenta une courte prière que recouvrit le désespoir. Il voulut pleurer. Il ne put pas. Un poing lent s’installait autour de sa gorge, choisissant la place des doigts, serrant avec douceur. Ses lettres ? Il tâta sa poche. Celle de sa mère n’y était plus. Au moment de la salve, elle s’était noyée, sans doute. Le contact de ses doigts avec celle d’Élisabeth, roulée, froissée, souillée, fut si pénible, qu’il la jeta violemment. Celle de son père était encore là, il eut du soulagement à la rouvrir, il ne se souvenait plus d’elle. L’avait-il lue ? En tout cas, elle serait nouvelle pour lui, le rendrait à son équilibre. Son père était un homme fort.
« Mon cher Georges, tes lettres me font plaisir. Le courage qu’elles respirent et dont j’ai eu des échos d’autre part m’enchante. Je reconnais bien là mon sang. Tiens bon. Tenez tous bon. Je tiendrai aussi, sois tranquille. Après le désarroi des premiers mois, je me suis remis à l’ouvrage avec l’entrain que tu connais et puis t’annoncer que les affaires reprennent et vont aussi bien que possible. Je ferai une année triple au moins de celle qui aura précédé la guerre. La Suisse seule achète vingt fois plus qu’elle ne faisait auparavant. Et ça ne fait qu’augmenter. Tu seras riche, mon cher Georges, c’est la récompense que te réserve ton père pour avoir si bien fait ton devoir. Que sont quelques mois, quelques semaines peut-être seulement encore de fatigues et de périls auprès de l’avenir que je te réserve ? Au fond, tu es un veinard. Tu auras vu de belles choses. Ma vie est bien terne auprès de la tienne. Que veux-tu ? Je dois me résigner à n’avoir plus vingt ans. Je me console en pensant que je travaille à te faire une vie moins pénible que la mienne. »
Georges frissonna. La boue séchait sur lui, le vent buvait l’éponge du tricot et de la capote. Un froid mortel l’envahissait. Aux jambes, qu’il ne sentait plus, le choc sourd des artères éparpillait par instant sur la peau des millions de piqûres d’épingles. Il essaya de les mouvoir. Elles étaient si insensibles qu’il dut regarder ses pieds pour s’apercevoir qu’il pouvait les bouger à peine. Toute la chair du torse et des bras, au contraire, cinglée de lanières tranchantes, grelottait. Une crampe violente tordait ses boyaux qui grondaient. De nouveau il dut s’accroupir dans la boue. La faim voilait ses yeux, faisait bourdonner ses oreilles. Il vomit du vin qu’il avait avalé d’un coup, pour se réchauffer. Il défaillait. Au-dessus de lui, les glissements soyeux des bombes passaient toujours, tirant du fond de sa somnolence même, à chaque fois, l’invincible réflexe qui fait plier l’échine, rentrer la tête dans le cou. Les nuages fuyaient toujours, de leur même allure régulière. Il était si meurtri qu’il ne sentait même plus, éternelle, infinie, — divine, — autour de son être, l’indifférence de la nature et des humains.
III
« Élisabeth, ma sœur, la guerre est ignoble. Je ne puis plus te le cacher. On est écrasé dans la boue, à la place même où l’on reste des mois et des mois sans bouger et d’où l’on ne voit qu’un ciel pluvieux, par des paquets de fer qui viennent on ne sait d’où et que vous lancent des gens qui ne vous connaissent pas, ne vous voient pas, ne peuvent pas vous haïr. Pourquoi ? Pour qui ? Pierre aurait-il raison ? La patrie ne serait-elle qu’une idole que ses prêtres arrosent de sang humain ? Je ne sais plus. En tout cas, il ne faut pas maudire Pierre. L’horreur du sang versé est un sentiment qu’un chrétien comme moi, une idéaliste comme toi peuvent voir pousser sans révolte à ses conséquences extrêmes. Dieu nous a défendu de tuer, et si nous tuons, c’est contre ses commandements. Je suis parti à la guerre, il est vrai, pour défendre l’idée chrétienne que la France a incarnée dix siècles et qui continue dans les croyants de ton espèce. Mais les prêtres allemands disent aussi parler au nom du Christ ! Alors, si tous se sacrifient, le bourreau, la victime, où est la vertu du sacrifice ? Ne sommes-nous pas victime et bourreau tour à tour ? Dieu veut-il étouffer pour toujours, dans l’instinct de l’homme, la soif horrible de la guerre ? Je ne sais plus, je ne sais plus. Devons-nous tuer pour fonder l’amour universel ? Mais les autres, que feront-ils ? Devons-nous déposer les armes et, comme les martyrs du Cirque, tendre la gorge au couteau ? L’athée Pierre serait-il plus près de mon Dieu que je ne le suis moi-même ? Pourtant, en s’effaçant, c’est le meurtre qu’il laisse passer. Mes idées tournent sur un gouffre. Je ne sais plus.
En tout cas, toi, écris-lui, et reviens-lui, rappelle-le à toi. Il en est digne. Ne t’entête pas dans une attitude dont tu souffres. S’il ne t’a pas écrit depuis huit mois, je suis sûr que c’est par orgueil. Toi aussi. Et vous mourez de ne pas vous parler, avec le mur de votre orgueil entre vous deux. Par pitié pour moi, écris-lui. Je voudrais au moins te savoir heureuse, avant de mourir. »
Il y en avait ainsi dix pages, qu’elle avait relues dix fois. Une colère montait d’elle, contre ce frère qui pliait. Ne souffrait-elle donc pas, elle ? Ne sentait-elle pas, pour avoir voulu maintenir au-dessus de son bonheur même, une image de la patrie qui se confondait peu à peu avec l’image de sa fierté invulnérable, la vie se rétracter en elle peu à peu, ses flancs jadis gonflés de sang s’emplir de cendres, sa peau flétrir, ses beaux cheveux qu’elle n’avait plus aucune joie à tresser avec des rubans et des perles, devenir secs ? Elle sentait grandir sa haine pour les fleurs. Elle leva les yeux vers le miroir de sa toilette, auprès de laquelle elle était. Elle eut envie de le briser, il ne lui renvoyait pas d’elle une image assez hideuse. Elle avait de si larges creux noirs sous les paupières, que le bleu des iris semblait devenu sombre et n’être plus, au fond d’un gouffre, qu’un reflet du ciel sur l’eau souterraine. Là où elle avait une sensation de sécheresse, aux joues, aux tempes, la peau prenait un grain si délicat que le réseau des veines y paraissait par transparence, comme des nervures bleuâtres sous l’épiderme d’une fleur. Les cheveux blonds, moins contenus, élargissaient le mystère mouvant des ombres sur le visage amaigri. Et du buste, moins riche, le cou sans collier émergeait si pur qu’il avait l’air d’une hampe portant comme une arme la tête osseuse aux yeux ardents.
Le brasier brûlait lentement, sans qu’une goutte d’eau tombât sur lui. Elle n’avait pas pleuré une fois, depuis le départ de Pierre. Après deux semaines affreuses où chaque coup de sonnette, chaque entrée, toutes les portes qui s’ouvraient, toutes les lettres reçues creusaient des sillons sanglants dans sa chair, où elle avait dû, pour ne pas écrire, demander à sa mère de prendre ses plumes, son papier, de la verrouiller chez elle, où elle n’avait pas eu une minute de sommeil, l’orgueil avait vaincu. Elle ne dormait toujours pas. Mais elle savait qu’elle n’écrirait jamais à celui qui n’avait pas eu besoin ou avait écrasé en lui le besoin de lui écrire. Elle avait ordonné à Georges, à son père, à sa mère, de ne pas lui parler de lui s’il leur écrivait, de ne pas lui dire ce qu’il faisait, où il était. Sa haine pour lui passait sur son cœur comme un vent brûlant sur l’herbe et la source, et sa douleur de le haïr fortifiait sa haine. L’amour du sol, en elle, devenait une manie rageuse, mystique, elle en faisait un refuge inaccessible au pardon et à l’amour.
— Que t’écrit Georges ? questionna Mme Chambrun qui travaillait auprès d’elle.
— Rien, il va bien. Il m’exhorte à pardonner… » L’orgueil du sang fermait ses lèvres.
— J’espère bien que tu ne l’écoutes pas !