Elle eut un élan de fureur, et, d’un seul flot, tout son amour revint, comme chaque fois qu’on tentait de la maintenir dans sa haine : « Ce serait chrétien, ma mère. »

— Le pardon, c’est l’oubli des offenses, et tu as oublié l’offense puisque tu ne te venges pas. Mais un mariage chrétien ne peut être sans la confiance réciproque et l’amour.

— Je l’aime et je me venge, puisque je ne lui dis pas.

— Tu te trompes sur toi-même. Une jeune fille comme toi ne peut aimer un homme qui se dérobe à son devoir.

Elle eut envie de lui jeter la lettre de son fils, se contint, mais en même temps, revenue toute à cette lettre, sentit que la colère qu’elle éprouvait contre son frère ravivait sa haine pour celui qu’il désignait à son amour. Elle ne put aller jusqu’au bout de sa pitié pour sa mère. « J’oubliais aussi de te dire que Georges doute de Dieu, que le carnage l’effraie, qu’il se demande pourquoi Dieu a permis de telles choses. »

Mme Chambrun eut un haut-le-corps, mais très vite se rasséréna. « J’ai confiance en lui. C’est une de ces défaillances que le meilleur chrétien éprouve et qui lui sont nécessaires pour se démontrer à lui-même qu’il est chrétien. Nous n’aurions pas à savoir, d’ailleurs, pourquoi Dieu permet ces choses si nous n’en trouvions pas les raisons dans nos péchés. »

Élisabeth bondit : « Les péchés de Georges ? Il est né. C’est son seul péché jusqu’ici. » A ce moment elle haït la guerre.

— Mais c’est un péché que de naître, et Georges, comme nous tous, doit le racheter.

— Mais maman, c’est horrible. Même si ce que tu dis est vrai, il paierait en ce moment mille fois plus cher que toi, que moi, que tous ceux qui passent dans la rue, où les pécheurs sont si nombreux qu’on ne trouverait peut-être pas un être, hors les petits enfants, qui soit innocent comme lui. »

Mme Chambrun s’exaltait. « Personne n’est innocent ma fille. »