LA ROUE
DIALOGUE SUR LE GRAND CHEMIN
D’où venaient-ils ? Où allaient-ils ? Peut-être n’en savaient-ils rien l’un et l’autre. Depuis un moment déjà, ils cheminaient côte à côte, sans s’être encore parlé. L’un était un long homme maigre, grisonnant déjà, avec des os saillants, des traits creusés, la taille droite, un regard triste et un grand pas régulier et majestueux. L’autre petit, replet, des yeux plissés, un crâne chauve, une figure de magot. Celui-là propre et net, sous la poussière de la route, à travers qui luisaient des boutons d’uniforme et quelques galons d’or pâli. Celui-ci tout huileux de taches, avec un habit mal coupé.
— Je suis pharmacien, dit enfin le petit homme.
— Et moi soldat, dit l’homme long.
— Avez-vous fait la guerre ? interrogea le pharmacien.
— Oui, répondit le soldat. Et cela d’un ton mort, sans que remuât son visage.
— Je vous envie. L’homme qui n’a pas fait la guerre n’a pas vécu…
Il y eut un silence prolongé. Le pharmacien était timide. Il n’eût pas dit cette phrase audacieuse si l’autre n’eût été soldat.
On ne s’entendait guère sur son compte dans le pays d’où il venait. On le disait patriote parce qu’il ne haïssait pas ce pays. On le disait internationaliste parce qu’il ne haïssait pas tout ce qui n’était pas ce pays. On le jugeait immoral parce qu’il demandait parfois qu’on lui définît le droit. Anticlérical parce qu’il n’allait pas à la messe. Clérical parce qu’il ne passait jamais devant la cathédrale de l’endroit sans étudier longuement les sculptures du porche et les verrières de la nef, que les dévots ne voyaient pas. Parce qu’il n’avait pas de principes, illogique ou pur logicien, selon l’interlocuteur. Idéaliste, dès qu’il interprétait les faits. Réaliste, dès qu’il s’en prenait aux idées. Sceptique, parce que sa foi n’était pas accessible aux autres. Mystique, parce qu’assez souvent il prononçait le nom de Dieu. Insexué, parce qu’il cachait sous une pudeur invincible une force amoureuse immense. Sans passions, parce qu’il n’était ni buveur, ni fumeur, ni inverti, ni morphinomane. Sage, parce qu’il était fou. Et fou, parce qu’il était sage.