— Je hais la guerre, répondit enfin le soldat.

Il avait gardé sa voix morne. Mais elle était très fortement articulée, et bien qu’il n’y eût pas un mot plus accentué ni plus précipité que l’autre, ils sortaient d’entre ses dents jointes avec une énergie tranquille, comme un rang anonyme d’hommes allant au combat. Il était d’un bloc, lui, et sans mystère. On savait tout ce qu’il pensait, même quand il ne parlait pas. Il n’avait que des idées simples et les suivait jusqu’au bout.

— Je hais la guerre. Un jour viendra, qui est proche, où personne n’en voudra plus.

— C’est un point de vue, dit le pharmacien. Certains jours, je me dis qu’il est ridicule de croire qu’il n’y aura plus de guerre. D’autres jours, je me dis qu’il est ridicule de croire qu’il y en aura toujours. Car enfin, c’est vrai, la guerre est horrible. Mais l’est-elle plus que la vie ?

— Le jour, dit le soldat, où tous les hommes et toutes les femmes qui sont auront connu la guerre, fait la guerre, souffert de la guerre, la guerre aura vécu.

— Ainsi soit-il, dit le pharmacien. Mais après les hommes et les femmes qui sont, d’autres seront. Je n’ai point votre faculté d’arrêter la vie en marche, de lui interdire pour toujours un procédé qui pourra lui servir. Voyez-vous, la vie crée sans cesse, rompt les équilibres anciens, déborde la raison qui la canalise un siècle… Qu’est-ce que la guerre ? Un moyen de recréer un équilibre rompu, ou d’en établir un nouveau. Peut-être en trouvera-t-on d’autres. Mais ce n’est pas sûr. Car, si l’un des habitants de la maison est plus fort que ceux qui l’entourent, et sent ou croit sentir qu’il va périr avec eux parce que les autres délibèrent au lieu de soutenir le toit qui va tomber, est-il tellement à blâmer s’il assomme le plus entêté à l’empêcher d’agir ? Après tout, quand on ne sait plus, c’est une solution la guerre. Et parfois, une solution, il en faut…

— Tueriez-vous ? dit le soldat.

— Non, dit le pharmacien.

— Alors, vous déléguez les autres à ce travail ?

— Le hasard a voulu que ce ne fût pas ma besogne. Et voilà tout. Sans ça, j’aurais fait comme vous, qui ne voulez pas tuer, et tuez. J’aurais tué. Mais je crois bien que je n’en aurais rien su. On ne tue pas, à la guerre. On libère une vie latente qui remue au fond des entrailles de l’organisme universel. L’individu n’est qu’un phagocyte à la guerre.