— Il est vrai, dit le soldat. J’ai tué et n’en éprouve aucun remords. L’action guerrière est inconsciente. Elle est condamnée par cela.

— Par cela elle est justifiée, comme l’amour. On ne crée que dans l’inconscient.

Une seconde, le soldat parut sortir de la fausse impassibilité des hommes fiers dont le cœur s’entoure de pierre, comme pour les préserver des salissures du dehors. Il avait peut-être aimé, mais il ne voulait pas le dire. Et il parut souffrir. Et comme le pharmacien reprenait :

— Croyez-vous que la guerre, que vous voulez tuer pour les souffrances qu’elle cause, en déchaîne plus que l’amour ?

— Moins, dit-il, mais on les voit mieux. D’ailleurs — sa parole hésita pour la première et la dernière fois — je n’ai pas souffert de l’amour…

— Si fait moi, dit le pharmacien, qui rougit un peu, et la paume de la main sur la bouche, toussa deux coups. Il est vrai que moi, je ne me bats pas.

— Dans la guerre on tue, dit l’autre. C’est fort rare dans l’amour. Et prenez garde. On tue, dans la guerre, sans avoir envie de tuer. Tandis que dans l’amour on a envie de tuer, et on ne tue pas.

— Reste à savoir, dit le magot, si ce n’est pas l’amour qui provoque la guerre, ce formidable instinct qui pousse l’un au vice, l’autre à la conquête, le troisième au renoncement et tous trois à la tragédie. Qui sait si on ne tue pas, dans la guerre, pour se détendre les nerfs de ne pas tuer dans l’amour ? Et si ce n’est pas parce qu’on tue sans haine qu’on a l’impression de ne pas tuer ? Je le répète : « à la guerre, on ne tue pas. »

— Soit, mais on ne crée pas.

— On crée.