— Allons donc ! Dites-moi ce qui naît de ces boucheries ? Autrefois, peut-être, quand les hommes n’avaient pas d’autres moyens de se connaître ? Mais c’est fini. Ces moyens, ils les ont forgés. Ils repoussent l’inconscient. Malgré tout l’esprit monte, et la solidarité. La guerre sociale seule est possible encore, car les hommes sauront pourquoi ils se battront.

— Pas plus que nous. Pour des prétextes. Plus je crois à la puissance de la foi et moins je crois à la valeur des prétextes de la foi. Les hommes ne savent pas ce qui naît des révolutions. Ni des guerres. Croyez-vous donc que ceux dont vous parliez aient aperçu la fécondité de leurs guerres ? C’est vous qui la voyez, après des siècles. Ce qui naît de la boucherie ? Je répondrai mille ans plus tard. La guerre jette dans l’avenir un tourbillon d’énergies inconnues. Son utilité ? laissez-moi rire. Condamnez-vous le feu parce que vous n’arrivez pas à y allumer votre chandelle ? la mer, le jour où elle est trop grosse pour que vous y preniez votre bain ? Les hommes veulent quelque chose. Et ce n’est pas tout à fait ça qui vient. Ils exigent de l’utile. Ils exigent de l’immédiat. Ils n’ont pas souvent l’un et l’autre. L’accouchement, sans doute, est utile à la sage-femme, ce n’est pourtant pas pour elle que se fait l’accouchement. Un enfant vient, quelque chose de neuf paraît. On ne peut pas dire autre chose. Avez-vous des enfants, Monsieur ?

— Non.

— Quand votre femme sera grosse, saurez-vous qui sera l’enfant ? et si vous voulez un garçon et qu’elle vous donne une fille, la prétendrez-vous stérile pour cela ? Et si l’enfant, au lieu d’être Jésus, est César, ou l’inverse, trouverez-vous qu’il est manqué ? d’ailleurs, saurez-vous s’il est Jésus, ou César ? Vous serez mort avant.

Le soldat, un moment, s’arrêta sur la route, croisa les bras, pencha le front.

— Si c’est la souffrance qui crée, il est inutile d’accepter celle de la guerre, après celle de l’amour, puisque la mort qu’on trouve à la guerre supprime la souffrance et que l’amour, dites-vous, est plus terrible que la guerre, et moins mortel.

— Dans l’amour, dit le pharmacien, c’est l’individu qui souffre. Dans la guerre, le corps social. Et, là sans doute, est sa vertu. Quand vient la guerre, le drame de l’amour dépasse l’individu pour bouleverser tous les hommes et arracher à leur automatisme deux ou trois générations. Par la séparation, la peur, le risque, le chaos, la responsabilité et la mort, la guerre disperse à l’infini le drame, accroît la passion et l’esprit. Et l’amour surtout se déchaîne, hurle, brûle, dévaste, jette au drame sexuel les êtres hier les plus forts. Les cœurs, les sens sont plus ravagés que la terre, retournés jusqu’au granit. Les forêts sont broyées, les sources déplacées et le cœur des volcans ouvert. L’homme et la femme éperdus tournent sur l’abîme. La tragédie sème partout les réalités éternelles.

Deux minutes, il se tut. Ses yeux s’agrandissaient sous les paupières lourdes et fixaient un point invisible qui paraissait noyé au centre de la flamme qu’elles révélaient en s’élevant.

— Songez, dit-il, à la cellule mystérieuse qui enferme en quelques millièmes de millimètres l’incommensurable amas de toutes les images et de toutes les forces du présent et du passé. Songez à l’exaltation amoureuse de la seconde où elle est lancée dans l’avenir par ces enfants tragiques qui sont à l’âge des plus puissantes illusions et dont l’un sort du combat pour y revenir et y tomber et dont l’autre ne sait si cette première étreinte ne sera pas la dernière aussi. Comparez ça à la fornication maussade du rond de cuir et de sa bourgeoise infidèle entre le lait de poule et le bonnet de nuit. Vous saurez où se tient le dieu qui nourrit du sang de la guerre son monstrueux devenir. L’esprit sort de l’action, d’autant plus fort qu’elle est plus forte. Pour que naisse un enfant sublime, il faut que, dans la même ivresse, l’homme risque sa peau, la femme son bonheur.

— Le fils de l’assassin et de l’alcoolique est le grand homme désigné, dit le soldat.