— L’assassin et l’alcoolique sont des malades, et le guerrier n’en est pas un. L’illusion désintéressée sépare la guerre du crime, et tout est là.
— L’illusion guerrière est morte.
— C’est une ressemblance de plus avec l’amour, qui commence dans l’enthousiasme et finit dans la lassitude. L’exaltation de l’amour au cours des grands drames sociaux n’est sans doute que le reflux de l’exaltation guerrière. En tous cas, à ces heures-là, la puissance amoureuse règne. Et voyez-vous, l’esprit est forme. Il est concret. Il se transmet comme le sang, comme la structure du squelette, comme la couleur des yeux. Il précipite ses mirages dans le plus lointain avenir. Je vois cent mille fois plus d’énergie créatrice dans l’étreinte de deux enfants se sachant guettés par la mort que dans tous les discours prononcés depuis le commencement de la terre pour organiser la paix. Il n’y a que l’amour, l’amour seul. Et tout ce qui l’exalte multiplie l’homme intérieur et modèle son avenir pour des générations entières… L’amour seul. Sous toutes ses formes. Du plus élevé au plus bas, au viol, à l’inceste, à tout ce que vous voudrez. L’instinct pur, rendu à lui-même…
— La guerre purifie, dit le soldat, et il rit, d’un rire étranglé.
— Elle purifie le soldat, dit le pharmacien, et vous en êtes la preuve. Pour les autres… La vie, mon cher monsieur, est une orgie sexuelle continue, que la guerre brasse et révèle dans ses grandes profondeurs. Ce n’est pas, il est vrai, la moralité du monde qu’accroît le drame. C’est sa subtilité, sa sensibilité, son énergie, sa puissance de création. Tous les hommes sont Prométhée, le jour où Dieu sème la guerre. Ils s’y brûlent le poing, mais ils y saisissent le feu.
— Celui qui saisit le feu ne tue pas, dit le soldat, si ce n’est lui le plus souvent. Il l’installe sur la hauteur.
— Et les bateaux, qu’il fascine, se brisent sur les récifs. L’esprit crée la guerre, qui crée l’esprit.
— L’esprit monte. Il vaincra. Il se vaincra. Il exterminera la guerre. Par le réseau nerveux qu’il étend sur le globe, il sentira qu’il est partout, et que tuer une part de lui-même, c’est tuer l’autre.
— Ou l’exalter.
— La férocité primitive reculera devant l’esprit. Quand tous les hommes seront moi, qui hais la guerre, ou vous-même qui l’acceptez mais qui avez horreur du sang, tous refuseront de tuer, tous.