— L’inconscient reprendra, je vous le dis en vérité. Notre esprit accomplit au-dedans de lui-même mille fois plus de silencieux massacres que le primitif qui tue avec sa hache de silex. Le plus cruel des êtres, c’est l’esprit. Mais il se le cache à lui-même, surtout quand il forge ou aiguise de nouvelles armes à la mort. C’est un monstre, je vous le dis. Les grands anthropoïdes ne se battent pas entre eux. Les premiers hommes vivaient de fruits, peut-être. Le fauve était l’ennemi principal, ou le froid. Quand l’homme tuait l’homme, il était innocent. Sa férocité est venue avec son sadisme, c’est-à-dire avec la civilisation, et ce n’est pas seulement dans la guerre qu’elle s’est manifestée. Elle est entrée dans l’art, dans les mœurs, dans l’industrie, dans la science même, qui constate et progresse avec cruauté. L’esprit de l’homme noble, alors, s’est tendu tout entier à écarter la férocité de la guerre, à en supprimer la haine, à l’organiser en jeu. Remarquez qu’à mesure que la guerre devient plus terrible, l’homme tue moins directement. Plutôt que d’y renoncer, il la transforme. Il installe peu à peu l’anonymat dans la tuerie, comme s’il voulait arracher l’esprit, non au spectacle de la mort, mais au spectacle de la haine. Les formes musculaires et directes de la guerre agonisent aujourd’hui. L’esprit monte, à coup sûr. Et c’est pourquoi l’autorité passe des muscles dans l’esprit…
— L’autorité tuera la guerre.
— A moins qu’elle ne la provoque pour maintenir l’autorité.
— L’autorité descendra toute vers ceux qui sont en bas, quand ceux qui sont en bas sauront s’entendre pour vaincre ceux qui sont en haut.
— Et la guerre civile naîtra, pour une harmonie quand même victorieuse qui se déroulera impassible entre ses flancs, du charnier des guerres nationales. Et ainsi de suite. Il y aura toujours entre les hommes des différences de niveau. Et vous savez ce qui se passe dans les vases communiquants ? L’eau du plus haut se précipite en avalanche. Voyez-vous, la vie continue, et, pour continuer, elle tue…
— La vie s’éduque, dit le soldat. Elle se règle, se stylise, et c’est même cela qui est la civilisation. Je vous l’ai dit. J’admets et même j’admire que la guerre ait pu être, en d’autres temps, un moyen d’orchestrer la vie. Automatiquement, ce moyen-là doit disparaître ou rentrer au-dedans de l’homme où le drame jouera dans les limites de l’esprit. Que la férocité première persiste, je le veux, si vous le voulez. Mais elle changera de forme. L’homme, de plus en plus, répugne à verser le sang. Quand j’ai tué, je ne l’ai pas senti, c’est vrai. Mais je l’ai vu. Et ça suffit. Je n’oublierai pas que j’ai tué. Quand tous les hommes auront tué, aucun homme ne l’oubliera. Oui, le massacre intérieur de l’amour, le massacre intérieur de la vie sont plus terribles mille fois que le massacre de la guerre. Mais ils ne versent pas le sang. Tout est là. Tu ne tueras point. Car cet être est fait comme toi, et ni pour toi, ni pour lui, tu ne crois à une autre vie. Quand l’homme ne croira plus, il refusera de tuer. Enseignez-lui la vérité.
— Si vous n’avez pas souffert d’avoir tué, vous n’avez pas tué, dit l’homme, et si vous avez oublié que vous avez souffert, vous n’avez pas souffert. L’homme oublie, et là est sa force. Il réinvente et redécouvre sans arrêt. Enseignez-lui la vérité. Il oubliera la vérité. Il n’oublie pas le mythe seul, ou le renouvelle, parce qu’il est son besoin même d’imaginer sans lassitude le moyen de continuer la vie et de la conduire plus haut. La vérité ? J’ai connu sa sœur dans le temps. Elle s’appelait la beauté. Je la crois morte. Elle était atteinte du cerveau. Prenez garde ! c’est de famille. Elle ne pouvait se reconnaître toutes les fois qu’elle consultait son miroir. Ainsi, quand elle y voyait une réunion de pauvres en guenilles, porteurs d’ulcères et crachant leurs poumons, elle niait que ce fût elle, mais elle s’y reconnaissait tout de suite quand un nommé Rembrandt lui présentait le miroir. Elle ne pouvait dire pourquoi, alors, elle voyait si distinctement ses guenilles, ses ulcères, les lambeaux de ses poumons, et pourquoi elle ne les voyait plus, bien qu’elle s’y reconnût encore, quand Rembrandt passait le miroir à un nommé Titien. Voyez-vous, j’ai bien peur que la vérité, sa sœur, soit déjà sérieusement atteinte, malgré les soins des docteurs en Sorbonne dont les uns raclent ses orteils et savonnent son visage, dont les autres polissent et repolissent son miroir. La Bruyère, Lenain, Vauban nous content, par exemple, que la vérité, sous le règne de Louis XIV, dit le Grand, c’est que la misère du peuple fut atroce. Mais Racine, Molière, La Fontaine, Turenne, et Lenain, et La Bruyère et Vauban eux-mêmes, et après tout Louis XIV, ne sont-ils pas aussi la vérité ? Saint-Simon dit la vérité quand il nous laisse entendre que Versailles et ses bosquets sentaient la merde. Mais Versailles et ses bosquets, qui ne sentent plus la merde, ne sont donc pas aussi la vérité ? Ils durent, et l’odeur se dissipe. Il y a votre vérité. Il y a la mienne. Il y a celle de tel blessé que vous avez dû voir sur vos champs de bataille : ses jambes sont mortes, il ne peut retenir son urine ni ses excréments. Il y a celle du fossoyeur luisant de santé et de graisse qui creuse, en sifflotant, la maison des morts. J’en connais qui cherchent la vérité avec les rats, dans la moisissure des archives. D’autres, sur des tableaux crasseux. D’autres, au fond d’une cornue. D’autres, dans un cliché photographique. D’autres, dans leur journal. D’autres, dans une symphonie de Beethoven. Et d’autres dans un phonographe. Pour saisir la vôtre — que je respecte — vous en retranchez avec soin la réalité. Je ne connais pas la vérité. Je connais la réalité, celle que croient, ou découvrent, ou nient, ou démontrent, ou créent les réalistes et les idéalistes, les intuitifs et les rationalistes, les optimistes et les pessimistes, les guerriers et les pacifistes, les poètes et les crétins. On nous dit maintenant que l’art grec fut un mensonge. Possible. Mais comme il reste — et reste seul — de la Grèce dite historique, voilà qu’il est la vérité. Vous me direz que son harmonieux équilibre repose sur un abîme d’illusions et d’erreurs. Peut-être m’amènerez-vous par là à reconnaître qu’il y a, en effet, une vérité générale et une beauté générale, mais ce ne seront point les vôtres, je le crains. La vérité ? C’est que la vie ne cesse pas d’être un phénomène cruel. La beauté ? C’est que la vie ne cesse pas d’être un phénomène nouveau. La beauté ? la vérité ? C’est l’imagination des forts. Elles sont dans Jésus-Christ, certes, mais aussi dans Napoléon. Tous deux mentaient, pourtant. L’un aux autres en mentant à lui. L’autre à lui en mentant aux autres. Elles sont dans Titien, certes, mais aussi dans Rembrandt. Tous deux mentaient à tous les autres, puisque la vision de tous les autres n’est pas semblable à la leur. Mais voilà, ils sont les plus forts. Ils durent. L’Histoire n’existe pas en dehors de ceux qui la font. Ce n’est pas ceux qui enseigneront la vérité qui tueront la guerre, mais ceux qui seront assez forts pour imposer aux hommes leur vérité. Je souhaite que ce soit les pacifistes. Souhaitez que les pacifistes d’aujourd’hui ne fassent pas demain la guerre pour maintenir leur paix.
Le soldat se dressa :
— Des mots, monsieur ! Je ne veux plus me battre sans passion.
— Et le prolongement de la passion, qu’en faites-vous ? On se bat aujourd’hui sans passion parce qu’il y a un siècle, on s’est battu avec passion. On se battra avec passion dans deux siècles parce qu’aujourd’hui on se bat sans passion. Il n’est pas passionnant de prendre un lavement, mais on le prend parce que l’avant-veille on a trop passionnément mangé.