— Encore des mots ! Je me moque d’hier. Je me moque de demain. J’en ai assez d’être un esclave.

— Un mot aussi.

— Non, une chose.

— Soyez donc Napoléon, répondit le pharmacien.

— Pour égorger Napoléon et rendre impossible la guerre, je mourrais volontiers.

— Vous feriez donc la guerre pour cela. Et vous seriez l’esclave d’une foi que je suis libre de ne pas partager, bien qu’étant aussi un esclave. L’homme n’a pas le choix entre la liberté et l’esclavage, mais quoi qu’il arrive et partout, entre deux formes d’esclavage. Si le socialisme tue la guerre, ce que je ne regarde pas comme absolument impossible, ce sera en se soumettant à un esclavage spirituel que les religions du moyen-âge ont seules connu jusqu’ici. Et encore !

— En attendant, on mangera. En attendant on ne tuera pas le passant parce qu’un autre passant vous aura mis, en vous le désignant du doigt, une escopette entre les mains.

— Les animaux domestiques mangent leur saoul et ne tuent pas. Tout système d’éducation qui tend à donner du pain, suppose le mépris de ceux pour lesquels on l’imagine. Même quand il invoque et pratique les principes les plus libéraux, le pédagogue est un chaouch. Toute démocratie qui gouverne par des idées amène le règne de l’esclave, parce que l’idée est aristocratie et que le plus grand nombre, dans ce domaine, est fait pour obéir. Tout droit nouveau ne se conquiert qu’à condition de croire à certains enseignements d’ordre disciplinaire qui tiennent les foules dans la foi. D’autres viennent, qui ne croient pas, c’est la guerre avec ceux qui croient, parce que leurs boyaux sont pleins. Même parfait, un organisme crée à chaque seconde un grand flot de vie imprévue qui tend d’elle-même, dès qu’elle est mûre, à vaincre et à s’organiser. La révolution et la guerre sont la condition du progrès, dont le but dernier nous paraît être la paix et la stabilité. L’équilibre du monde est fondé sur la foi. L’intérêt et l’intelligence brisent l’équilibre du monde, que le lyrisme rétablit. De l’un à l’autre, il y a la révolution et la guerre, qui ont été données à l’homme pour tuer l’illusion mourante et nourrir l’illusion naissante de son sang.

Le soldat regarda le ciel :

— Si tout n’est que sanglant passage d’une illusion qui meurt à une autre qui mourra, vous interdisez à l’homme jusqu’à l’espoir de l’illusion.