— Détrompez-vous, j’ai la seule éternelle. C’est l’illusion de ma puissance — où je sens l’illusion de l’humanité elle-même — à m’illusionner. C’est l’illusion artiste, l’ivresse de sentir, la souffrance de connaître, l’ivresse de sentir encore après avoir souffert en connaissant. Je m’enivre du vertige de m’illusionner quand même, sachant que tout est illusion. Le plus grand poète est Montaigne.
— J’avoue, dit le soldat, que je ne pensais guère à lui, quand je tuais. Et d’ailleurs, je ne l’ai pas lu. Parfois, aux heures de repos, je lisais ceux qui ont chanté la guerre, afin d’arracher à mon dégoût l’illusion héroïque du sacrifice et du renoncement. Mais j’étais jeune alors. Quand on est saturé de tranchées, d’attaques, de bombes, de grenades, de mitrailleuses, de gaz toxiques, de pétrole enflammé, de faim, de soif, de froid au ventre et aux pieds, d’ennui, on se fout des poètes, monsieur le Pharmacien !
— Et eux, qui créent la guerre, de vous… Le plus grand poète est Montaigne. Les autres n’ont pas souri. Il est le seul qui ait souri. Le plus grand, vous dis-je. Il se meut dans l’espace intellectuel, partout encerclé par la mort, comme un musicien. Il orchestre les idées. Les autres se révoltent, objurguent, gémissent, menacent. Lui seul joue avec tous les aspects du monde, même avec celui de la mort. L’amusement qu’il a de vivre va jusqu’à s’amuser de mourir. Il danse sur le feu et l’eau.
Un moment, il se tut. Le soldat revoyait sa vie. Le jour du départ pour sa première guerre. Le jour où, entre deux tueries, une femme, qu’il aimait, s’était livrée à lui dans un bref élan de désir. C’étaient les deux sommets lyriques du voyage à travers le feu. Le carnage et la luxure y grondaient dans les flammes tristes où son esprit s’alimentait. Il entendait, lointaine, égale, la voix de l’homme immoral :
— Le poète est comme la guerre. Il est le plus utile à l’homme, mais son utilité n’apparaît pas. Quand les métaphysiciens se trouvent acculés aux derniers repaires de l’idée, quand ils ont délogé Dieu, tout ce que fait cet être inconcevable, l’homme, qui doit mourir et qui le sait et qui agit pourtant comme s’il ne devait pas mourir ou s’attendait à revivre, tout ce que fait l’homme est un jeu. L’art est un jeu, aussi la science, aussi la guerre. Et la vie, après tout. Mais ont-ils vu qu’une seule chose est utile : le jeu ? N’est-ce donc rien que d’accroître notre puissance par l’exercice de nos dons ? N’est-ce pas tout ? Êtes-vous jamais monté à bord d’un sous-marin, monsieur ? Un jour, j’ai circulé dans cette forêt sans clairières de barres et de roues de fer, d’anneaux et de tubes de cuivre, de manettes, de fils, de câbles, d’écrous, de claviers et de pistons. J’étais avec un homme vertueux que ce spectacle désolait. — Tout cela, disait-il, pour tuer ! Tant d’invention, tant d’ingéniosité, tant d’énergie perdues ! — Ce jour-là, monsieur le soldat, à cette minute, en entendant pleurer ce juste, j’ai compris. J’ai compris, et une ivresse singulière m’a saisi. L’homme est un poète, d’abord. Et après ? Un poète. Ce qu’il y a d’admirable en lui, c’est qu’il aime à tel point le jeu, qu’il va, au lieu d’y renoncer, à mesure que la vie se perfectionne et se complique, jusqu’à perfectionner et compliquer les moyens de perdre la vie. Mourir, plutôt que de ne pas jouer. On me dit que la guerre tuera la guerre parce qu’elle n’amuse plus. Je réponds qu’il y a des ressources : l’air, l’océan, et qu’on y songe. On me dit que, privé de foi, l’homme ne voudra plus mourir. Je réponds, moi, qu’il n’atteindra toute sa taille que quand il mourra, incrédule, pour s’amuser.
— Tu ne tueras point, dit le soldat.
I
La clameur de la rue entrait par les fenêtres. Onde après onde, comme des spasmes de torture ou de volupté. Des flots humains grondaient dehors, la fièvre y roulait en tumulte, les transparents et les enseignes lumineuses flamboyaient. Le même soir offrait aux passions engourdies la certitude d’une guerre et le meurtre d’un héros.
La famille Chambrun se mettait à table. Le père et la mère se faisaient face. Comme depuis vingt-cinq ans. La pendule était maintenant de marbre rouge et de bronze massif, mais elle avait le même son aux mêmes heures. L’argent pesait plus lourd que le ruolz d’antan sur la table, mais la même viande y fumait. Que le geste de l’homme fût devenu plus péremptoire et son visage plus cordial, que les paupières de la femme jouassent sur ses yeux comme des rideaux plus épais, ils ne lisaient pas l’un dans l’autre plus couramment. Rien n’éclaire, que la passion de manifester sa nature. Rien, même le miracle d’avoir fait un être vivant. En face d’une place vide, il y avait une jeune fille. Ses cheveux fauves étaient tordus avec des rubans bleus. Animée de longs yeux vivants, de dents, de lèvres ardentes, une admirable grâce souple courait du corps entier en lignes ondoyantes vers l’éclatante joie du teint.
Précisément, Élisabeth parlait. Elle vivait tout haut, dressant son buste à chaque affirmation nouvelle, brûlant d’un enthousiasme que son père ne semblait pas partager. Commissionnaire en marchandises, il craignait l’arrêt des affaires. Patriote avant tout, il savait bien qu’on dicterait la paix à Berlin dans les trois mois, mais que d’argent à dépenser ! Et les impôts ! Et la Révolution ! Et la concurrence étrangère ! Mme Chambrun parlait peu. Elle ne parlait jamais beaucoup. Trois cuirasses couvraient son cœur : le satin des robes montantes, la graisse de la cinquantaine, les principes définitifs. Avait-elle aimé ? C’est possible. Avait-elle souffert ? C’est possible. On n’en avait jamais rien su, Chambrun pas plus que les autres. Le confesseur était discret.