— Je vous savais bien en Suisse, Georges me l’avait écrit, mais je ne m’attendais pas à vous voir presque le jour de notre arrivée. Le monde est petit. » Il sentit qu’il fallait parler de la patrie : « Sans doute, je n’approuve pas votre conduite. Mais après tout, vous êtes réformé… Allons ! vous dînez avec nous. C’est étonnant ce que cet air de la montagne ouvre l’appétit. »

Pierre, devant la main large tendue, hésita une seconde à y poser la sienne. Mais sa haine pour le père était partie avec son amour pour l’enfant. Vis-à-vis d’eux, l’indifférence. Vis-à-vis de tout, une lassitude infinie. Il vit dans cette soirée une diversion à l’ennui. Il répondit à l’étreinte, baisa le bout des doigts de Clotilde dont il avait toujours aimé l’animalité généreuse, accepta d’un signe de tête et descendit sur la terrasse de l’hôtel.

Le dîner fut assez morose. Tous s’observaient. Seul, M. Chambrun gardait sa verve. Il était venu pour ses affaires et avait décidé ses filles, dont la santé était médiocre, à l’accompagner. Pierre, en effet, en regardant avec plus d’attention Clotilde, surprit des mouvements fébriles, un tremblement léger des lèvres, quelques signes de nervosité, d’inquiétude, presque de souffrance, d’autant plus visibles qu’il se la rappelait plus puissante, plus calme, plus triomphalement assise dans la paix conquérante des sens toujours enivrés. Il s’informa. Son mari, depuis deux mois, était en « mission spéciale ». Elle le savait vivant, il lui donnait de ses nouvelles par la Suisse précisément. Mais auparavant, presque une semaine sur deux, elle quittait Paris pour passer quelques jours avec lui dans un de ces villages de l’arrière-front, à proximité des parcs d’aéroplanes, où le fruit défendu prenait une incomparable saveur. Elle conta leurs ruses pour se voir. Elle parla du bruit du canon, des convois sur les routes, du passage des armées. Ils en vinrent à la guerre. M. Chambrun semblait gêné. Pierre disait la paix prochaine, la rupture du front étant de part et d’autre impossible, les soldats s’affirmant partout résolus à ne pas passer un second hiver. M. Chambrun hochait la tête, jugeait la paix encore lointaine, ne paraissait pas y tenir. « Il faut aller jusqu’au bout. Les Anglais s’organisent. Les affaires reprennent. On les aura ! » Pierre pensait à Georges, dont une lettre, huit jours avant, lui avait avoué la détresse. Mais il était assis à la table de Chambrun. Il serra les poings, il serra les dents. Chambrun, d’ailleurs, réussissait à parler d’autre chose :

— Au diable la guerre, mes enfants ! Quelle paix ici ! Et quel pays !

En effet, le soleil étant caché par les montagnes, mais encore présent sur l’horizon, un jour égal et blanc éclairait la table, ses cristaux, ses métaux, ses verres, les fruits nouveaux qu’on apportait. Partout la paix et le confort. Le public des dîneurs, sans doute, était mêlé. Peu de Français, — eux seuls peut-être, — mais pas mal de gentlemen courtois et corrects, en smoking, avec de jolies femmes blondes en costumes de soirée, qui jasaient comme des oiseaux. Quelques profils aigus, bruns et durs, de péninsulaires de race. Surtout des messieurs entre deux âges au crâne rasé, au cou gras, au visage rose avec des balafres violacées, qui, dans l’indifférence générale, échangeaient à voix presque haute des propos coupés de gros rires et mangeaient beaucoup. Une neutralité tacite régnait. Les deux baies étaient grandes ouvertes. La nature aussi restait neutre. Dans le calme infini, on entendait des bruits de rame, des meuglements éloignés, des tintements argentins, la sirène d’un bateau. Les eaux du lac, de plus en plus ardoisées, avec de grandes plaques livides par endroits, s’assombrissaient peu à peu. La couronne noire des pins, fleuronnée de chalets pittoresques, les entourait de partout. Tout en haut, sur le ciel vert pâle, un glacier rouge, sans nuances, s’éteignait.

— Est-ce beau ! Est-ce beau ! » L’enthousiasme de Chambrun délivrait la fureur de Pierre.

— J’admire qu’un paysage aussi accidenté puisse être aussi plat, dit-il.

Élisabeth, le nez dans son assiette, n’avait pas dit un mot depuis le début du repas. Pourtant, à cette phrase qu’il lança brusquement, sur le ton passionné d’autrefois, elle leva les yeux sur lui. Clotilde, surprise, le regardait aussi. Il était nerveux. Il passait une main rapide sur ses cheveux désordonnés. Il déplaçait son couteau, ses verres, avec ces mouvements saccadés qu’elles connaissaient l’une et l’autre et qui annonçaient l’orage. Chambrun protestait :

— Comment ? Mais c’est superbe ! Ce paysage est d’une sérénité qui attendrirait un Turc !

— Justement, il est trop serein. Il manque d’accent. Je l’ai trop vu, depuis dix mois, toujours pareil, même quand il neige. C’est une affiche de gare. Il m’assomme.