Clotilde l’interrogeait :

— Tiens ! vous n’aimez pas ça ? Moi non plus d’ailleurs. Ça me glace… Mais pourquoi y êtes-vous ?

— D’abord, j’ai tenté de l’admirer, puis, comme j’avais à y faire, j’y suis resté. Mais j’en ai assez. Je ne suis pas né exclusivement pour boire le meilleur lait du monde, dormir dans les meilleurs hôtels, gravir les meilleures montagnes. Je veux vivre.

— Pourtant ce pays est hors de la guerre. Il veut rester hors de la guerre. Il jouit de tous les bienfaits de la paix. Vous devriez l’aimer pour cela.

Ce coup droit toucha Pierre au cœur. Il éprouvait la souffrance que la même idée lui avait donnée, un peu avant sa rencontre avec Élisabeth…

— C’est vrai, mais je ne puis. Je veux un milieu passionné, et non raisonnable, curieux, et non instruit, une nature ardente, et non pittoresque, une civilisation enthousiaste, et non confortable…

Élisabeth levait décidément les yeux, oubliait les fruits sur son assiette, appuyait ses coudes sur la nappe, son menton sur le dos de ses mains croisées, le regardait sans le savoir. Elle parla :

— Il y a pourtant de belles choses, ici. Nous venons de Bâle. Nous y avons vu le Musée. Vous aimiez bien ces maîtres-là, autrefois, Holbein, Bœcklin…

Sa voix que, depuis dix mois, il n’avait plus entendue, se brisait en notes si pures, comme si d’anciens sanglots maîtrisés y avaient mis leur houle pour toujours, qu’il fut violemment remué. Il parla sans la regarder, comme s’il s’adressait à un absent :

— Précisément, j’en arrive aussi. C’est là que j’ai compris. J’admire Holbein, toujours. C’est la seule œuvre définie, volontairement abrégée, qu’il y ait dans la peinture allemande. C’est sa seule protestation visible contre le sentimentalisme, le pittoresque attendri, le lyrisme diffus et flou. Elle choisit. Elle élimine. Et comme elle est seule, par ici, à éliminer et à choisir, elle souligne le manque de cohésion spirituelle de cette civilisation. C’est un refuge de la sensibilité conquérante, comme la musique en est un du sentiment outragé… Holbein, c’est un cri viril dans le silence unanime… Les musiciens viendront bientôt, beaucoup plus haut, loin des glaciers, là où la plaine est sombre, vers le versant des mers polaires… Et vers le versant du soleil, un peu plus bas, là où les vallées sont blondes, Rousseau, ce musicien de la pensée modulée par les chocs du cœur… Quant à l’autre…