Au vol, il surprit une Élisabeth passionnée, vivante, reprise, que ses paroles soulevaient…

— Quant à l’autre… J’avais vu des photos, autrefois. Et surtout j’avais lu des livres. Ah ! celui-là est bien au plan de son milieu, qui n’en a pas. Ah ! il ne proteste pas, lui ! Pauvre diable, qui se croit seul dans les foudres du Sinaï ! C’est un lac sans reflets, mais plaqué de noir et de rouge, où des touristes se mirent, un Baedeker sous le bras. Il s’exténue à exprimer par la peinture un tas d’idées pâteuses qui ne sont pas de son ressort. Il patauge dans ses mythes puérils pour en tirer quelque symbole étique trempé de café au lait et barbouillé de confitures où la groseille prend une intention dionysiaque, le melon un sens moral, la reine-claude une vertu idéaliste… O Renoir !

Soulagé, il sourit en regardant Élisabeth. Et il reconnut l’image. Elle n’était plus maigre. Ses épaules s’ouvraient, se déployaient avec orgueil, sa poitrine battait, se gonflait sous le corsage. Elle n’était plus laide. Fixés sur lui, ses yeux foisonnaient de lueurs qui enveloppaient de longues caresses sa propre imagination délivrée et pour la première fois depuis dix mois planant à sa hauteur nécessaire. Le sang, monté aux joues, au front, aux tempes, noyait les creux, comblait les rides, dorait le cerne des paupières. La mise n’était plus négligée. Trois tapes machinales avaient remis en place la masse fauve des cheveux où ses mains serraient un ruban, tordaient, lustraient une mèche tombante. Sans s’en apercevoir, elle avait pris à un bouquet, sur la table, une anémone qu’elle piquait à l’échancrure du corsage. La pénétration de l’esprit avait remué ses entrailles, réveillé le besoin obscur d’une communion plus intime, comme l’odeur d’un fruit ouvre la faim. La profonde unité de la vie amoureuse les environnait tous deux. Son cou se gonfla, elle laissa monter les larmes. Clotilde, jalouse, labourée, conquise, regarda Pierre avec une moue affectueuse et souffrante en baisant la main de sa sœur. Chambrun déclarait qu’il ne comprenait pas ces théories, qu’il ne voyait pas ce qu’il pouvait y avoir de commun entre un lac et un peintre, à moins qu’il ne fût paysagiste…

— Ta-ta-ta ! La nature reste, vous avez beau dire, mon garçon. Et vous ne me prouverez pas que celle-ci n’est pas grandiose… Grandiose… Je le maintiens. Et puis, elle porte à la rêverie. Elle est tellement au-dessus de nos moyens artistiques !

Et son geste embrassait le cercle des montagnes mornes, de l’eau morose, y rassemblant la foule des mangeurs dont les faces commençaient à luire et les conversations à couvrir le bruit des mâchoires. Le contentement de la nourriture amorçait la communion.

Pierre s’assombrit. Il était jeune. Tout ce qui n’était pas sa propre passion l’irritait. Il n’avait pas encore assez la connaissance de lui-même pour se respecter dans les autres, même quand ils n’étaient pas respectables. Il perdait son temps à vouloir réformer les autres, plutôt que de s’approfondir. Il se contint. Mais il se tut. Et comme Élisabeth le fixait, suppliante, sentant qu’il regagnait son aire, seul, il lui jeta un regard dur.

Le lendemain matin, à l’heure du petit déjeuner, — la vie sentimentale se rythme ici sur les repas — Pierre descendit sur la terrasse. Élisabeth, qu’il comptait y trouver, n’y était pas. Il avait mal dormi. Elle aussi. Mais lui de regrets, de remords. Elle de révolte. Il ne l’aimait donc plus qu’un mot de son père ait suffi à l’écarter d’elle, après cette minute immortelle où ils s’étaient ensemble, et si facilement, reconquis sur leur orgueil ? De nouveau, elle le haït, retrouvant ses mauvais mots de la soirée, sa fureur contre la guerre, ses ironies sur la patrie, ses silences vindicatifs. Et lui, de nouveau, l’adora. Pourquoi n’avait-il pas retenu ce bonheur immense, de la voir redevenir belle parce qu’il redevenait vivant, de l’emporter dans son vol, vaincue, ravie, où il voulait ?

— Que m’importe cet imbécile ! Je l’aime. Elle m’aime. Pourquoi ne vient-elle pas ?

Elle ne vint pas. Il passa la matinée à monter dans sa chambre, espérant la rencontrer dans l’escalier, dans les couloirs, à en descendre en quelques bonds, certain de la trouver sur la terrasse. Elle ne vint pas. M. Chambrun non plus. Ni Clotilde. Le coup de gong du déjeuner de midi était donné depuis longtemps. Il s’informa. Ils avaient prévenu qu’ils ne déjeuneraient pas. Un tumulte douloureux emplit sa poitrine. Il ne prit rien, sortit, erra au hasard, déterminé à la trouver, à s’humilier. Et il parcourait, à grands pas, les rues, les quais, les promenades, courant après deux jupes qui tournaient à un coin, sautant dans un tramway où il venait d’entrevoir un chignon, un chapeau à travers la vitre. Une fois, comme le funiculaire le déposait au Gütsch, il reconnut de loin, à une table de café, la silhouette de Chambrun. Il courut, s’arrêta à vingt mètres. Chambrun causait avec deux messieurs corpulents, qui montraient leur nuque rose et rase entre le col d’un pardessus mastic et un chapeau de feutre vert. Ni Élisabeth, ni Clotilde n’étaient là. Il redescendit, gagna l’hôtel, où on lui apprit qu’elles étaient rentrées, puis ressorties. Rentrées, ressorties ? C’était pour lui. Il eut un espoir fou, reprit sa course errante… Comme il traversait pour la dixième fois la Reuss sur un de ses ponts de bois décorés de vieilles peintures, il aperçut les deux femmes qui venaient au-devant de lui.

Il s’élança, les mains tendues. Élisabeth ne les prit pas. De nouveau, il la vit hostile, sans beauté, près de sa sœur qui secouait la tête tristement en le regardant. Cette fois, il ne lui en voulut pas d’être laide. C’est à lui qu’il en voulut. Maintenant, il savait que sa laideur n’était pas définitive. Elle serait belle tout de suite si elle voulait le regarder.