— Élisabeth, écoutez-moi.

— Pour quoi faire ?

— Vous ne pouvez pas refuser de m’entendre. Vous n’en avez pas le droit.

— Pas le droit ? Comme si vous ne me l’aviez pas donné depuis dix mois !

— Écoutez-moi, écoutez-moi.

Clotilde avait disparu. Le temps était bas et triste. Le courant chantait sur les pilotis, faisant frémir les planches. Les squelettes de la Danse Macabre semblaient entrechoquer leurs os.

— Écoutez-moi. Je vous aime. Souvenez-vous. J’ai eu tort de vous quitter ainsi. J’étais fou… L’assassinat, la guerre, j’étais fou… Pardonnez-moi. J’ai trop souffert… Si vous saviez !

— Et moi, croyez-vous que je n’aie pas souffert ? Elle parlait durement, avec un accent découpé. « Ah ! vous souffriez ? Et moi, et moi… Vous êtes parti sans un mot, sans un regard, lâchant votre fiancée comme une gueuse… Vous ne m’avez pas même écrit. Vous m’avez préféré je ne sais quelles idées, je ne sais quel orgueil. Quand ma chair était happée par la guerre, vous vous êtes écarté de l’engrenage. Vous avez préféré la paix à mon amour ! » Cette fois, elle avait les yeux dans ses yeux. Au bout des mains serrées, ses doigts s’étaient joints. Du talon, elle martelait les planches : « Que faites-vous ici, quand ceux de votre âge meurent, quand Georges, en ce moment, peut-être, tombe dans sa tranchée, quand on fusille Richard ou qu’il s’écrase sur le sol, quand vos amis sont entre la tempête et vous. Cela pour vous protéger. Cela pour vous, qui êtes ici. Cela pour vos semblables, les neutres, qui se voilent les yeux d’une main et détroussent les cadavres de l’autre. Vous, vous ! »

Elle tremblait de colère. De nouveau, elle fut très belle. Mais comme il se sentait aimé, comme il la tenait sous sa griffe, comme ce n’était plus ce silence épouvantable du matin, l’incertitude, l’absence, la perspective encore de longs mois, d’années sans la voir, sans entendre parler d’elle, il se tassa dans sa demi-victoire, il fit front. Il ne voulut pas qu’elle pensât hors de lui-même. Il songea au miracle de la veille, quand elle roulait dans son sillage, éperdue de reconnaissance à ne dépendre que de lui.

— Je fais ce que je peux pour arracher mes amis au massacre, pour arrêter le massacre. Georges vient de m’écrire. Il désespère. Il est écœuré. Et tous ainsi, partout. Vous n’êtes donc pas encore saoulée de sang ?