— Ma conscience me défend de tuer.

— Niaiserie. A la guerre, on ne tue pas. On délivre. Ah ! vous êtes un réprouvé ! Auriez-vous donc une patrie, comme les autres ? Votre conscience est bonne fille. Elle laisse mourir les « lâches » pour défendre le sol, les eaux, les mots, les images qui l’ont faite. Et vous le savez bien, et vous le savez bien ! Vous profitiez plus qu’eux de la patrie. Ils en bêchaient la terre, vous en mangiez le pain. Vous en respiriez les fleurs, l’âme.

— C’est cette âme qui m’a appris l’amour de l’âme universelle qu’expriment toutes les patries dans un langage différent.

— Soit. Mais si l’une de ces patries veut broyer l’âme de la vôtre ?

Il ne répondit pas. Ils avaient quitté le petit pont. D’instinct, à travers les rues de la ville, ils se dirigeaient vers l’hôtel. Pierre regardait distraitement les devantures cossues, hymnes plastiques au tourisme et à la santé, où les vingt ours taillés dans le mélèze pour orner les encriers, les parapluies, les couteaux, les étagères, les pendules, exprimaient des besoins esthétiques à coup sûr beaucoup plus honnêtes que ceux dont la carte postale obscène témoigne aux louches étalages des métropoles enragées de la luxure et du combat. Une détresse immense environnait son amour. Toujours hostile, mais inquiète de son silence, celle qui marchait près de lui attendait. Il allait dire : « Je vous aime » quand, au tournant de la dernière rue avant d’arriver à l’hôtel, ils se heurtèrent à Clotilde qui venait au-devant d’eux, un télégramme à la main :

— Où est papa ? Georges…

— Georges, mon Georges !

Élisabeth avait saisi le papier : Georges blessé grièvement. Venez.

Pierre serra les poings : « Hélas ! vous voyez bien.

— Quoi ?