Il s’inclinait devant les femmes…

— Soyez tranquille mon ami, vous guérirez vite. Vous retournerez bientôt dans nos tranchées !

Élisabeth blêmit. Georges eut un mouvement des lèvres, qui rougirent, tenta de se soulever, retomba, et comme le groupe passait dans la pièce voisine, sa sœur, qui s’était penchée, entendit :

— Merci… je suis content… la médaille…

Détaché du groupe, l’aumônier restait près du lit.

C’était un homme du monde, mince, élégant, avec une barbe d’or fauve, l’œil myope et attentif. Il y eut un dialogue à voix basse. Mme Chambrun accueillait avec ferveur les paroles moites. L’aumônier lui disait la résignation de l’enfant. Il avait pu saisir quelques réponses, interpréter les mouvements des lèvres. Dieu l’habitait. Le chrétien se montrait à la hauteur de l’épreuve infligée. Il avait communié trois fois. Il avait reçu les sacrements avec une piété et une douceur exemplaires. La vie rentrait dans la mère à mesure. L’invisible présence la soulevait visiblement. Les larmes délivrées coulaient sur le visage détendu. Élisabeth, qui n’entendait presque rien du dialogue, s’attendrit. Jamais elle n’avait vu pleurer sa mère. Elle pleura aussi. L’usure des traditions, le chancellement des croyances, la banalité des mots, tout est emporté par l’amour. Quand cette force passe, Dieu existe réellement. Elles se retiraient, avec le prêtre, après avoir embrassé Georges, lui avoir dit qu’elles ne s’éloignaient pas. Elles n’entendirent pas son murmure quand l’aumônier avait cessé de parler :

— Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai…

Rien n’était vrai. Rien n’est vrai. Rien des mots. Rien des phrases. Rien de ce qu’on ne croit pas. Rien que le mirage des symboles. Rien qu’une seconde de foi. Un ruban pour le fils. Une idole pour la mère. Tout cela précédé, suivi, environné d’un appareil formidable de niaiseries ou de mensonges… Ce qu’une parole étrangère avait créé d’illusion dans un être et fait passer d’illusion dans un autre, une parole du même être, dite au même autre, le détruisit. En sortant de la salle, Mme Chambrun rayonnait :

— Je suis heureuse ! Dieu est en lui !

« Maman !… » Elles descendaient dans le parc, où des bestiaux broutaient l’herbe, à l’opposé de la cour. « Maman !… mais c’est horrible. Un bras de moins, l’autre broyé, une jambe menacée, les yeux perdus peut-être… C’est ton fils… J’ai mal dans ma chair, moi… Tu ne sens pas ? C’est ton fils, c’est ton fils… »